L’Italie, le prochain séisme ?

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Une analyse de Vincent Brousseau, Responsable national de l’UPR en charge de l’euro, des questions monétaires et du retour au franc.

Je publie ci-après une nouvelle analyse de Vincent Brousseau sur la grave crise financière qui couve en Italie.

 

Pour nos lecteurs qui l’ignoreraient, Vincent Brousseau est l’un des meilleurs experts mondiaux de l’euro : diplômé de l’École Normale Supérieure de Saint-Cloud, et titulaire de deux doctorats, l’un en mathématiques et l’autre en économie, il a en effet travaillé pendant 15 ans à la Banque centrale européenne (BCE) à Francfort, et notamment dans son « saint des saints » – le service de la politique monétaire – pendant les 6 dernières années.

 

Pour mettre ses actes en conformité avec ses analyses, Vincent Brousseau a eu le courage de démissionner de la BCE il y a déjà 2 ans, début 2014, pour rejoindre l’UPR. Il a d’ailleurs été tête de liste UPR (circonscription Massif Central-Centre) aux élections européennes de mai 2014.

 

Je le remercie vivement pour cette nouvelle analyse – si typique de l’esprit et de l’éthique UPR – à savoir qu’elle est à la fois toujours impeccablement étayée et documentée, et qu’elle reste très accessible pour le lecteur non spécialiste.

François Asselineau

 

[ Nota : les numéros entre crochets figurant dans le texte renvoient à des notes et références publiées à la fin du texte.]

L’ITALIE, LE PROCHAIN SÉISME ?

La crise bancaire italienne met en lumière les incohérences de la construction européenne, et dégénère en (violents) conflits d’intérêts. Une fois de plus se trouve confirmé l’inexorable retour des peuples et des nations, ce que les européistes impuissants qualifient avec rage de « grand retour des égoïsmes nationaux ».

I : En quoi consiste la crise ?

La crise bancaire italienne ne date pas d’hier. Mais le Brexit la ramène sur le devant de la scène, en amplifiant le mouvement baissier des actions de banques italiennes.

Elle ne date pas d’hier parce que la montagne de prêts douteux que détiennent ces banques ne s’est pas constituée en un jour. Malheureusement pour l’Italie – et pour l’UE… – le Brexit a intensifié les pressions vendeuses que subissaient quantité d’actifs à risque. Et parmi ceux-ci, au double titre de leur nationalité italienne et de leur qualité bancaire, les actions des banques italiennes. Une soudaine attention, dont les européistes se seraient volontiers passés, pour ce problème particulier a donc émergé ces derniers jours. Problème que le camp des perdants du référendum attribue rageusement au Brexit.

Fondamentalement, de quoi s’agit-il ? De ce que les banques italiennes sont actuellement grevées d’un montant, colossal, de 360 milliards € de créances douteuses.

Une créance douteuse (en anglais « NPL », pour « non-performing loan ») est une créance dont on peut présumer que tout ou partie ne sera pas remboursé. Elle contient donc une certaine quantité de perte pure, qui n’est pas connue sur le moment, mais qu’il faudra bien un jour payer.

Les 360 milliards € de créances douteuses des banques italiennes ne peuvent pas être considérées immédiatement comme totalement perdus. Pour estimer la taille des pertes probables, il faudrait examiner un par un chaque « NPL » et savoir l’évaluer précisément.

Mais des experts ont d’ores et déjà avancé des estimations sur l’ordre de grandeur total de la perte qu’elles représentent. Les écarts d’estimation sont énormes puisque les évaluations les plus optimistes situent le montant total des pertes autour de quelques dizaines de milliards d’euros (certains avancent 40 milliards €), tandis que les évaluations pessimistes évoquant une perte totale pouvant atteindre 100 ou même 200 milliards €.

Ce sont donc des sommes de cet ordre que les banques italiennes devront in fine reconnaître comme pertes : la question se pose donc de savoir où prendre l’argent pour apurer.

II : Le gouvernement italien face à la quadrature du cercle

Le président du Conseil italien, Matteo Renzi, dispose en théorie de 4 solutions :

1. Ponctionner les dépôts bancaires des clients des banques
2. Se servir chez les actionnaires de ces banques
3. Se servir chez les contribuables italiens
4. Émettre un surcroît de dette d’État italienne

Il existe des variantes hybrides et plus compliquées, mais elles se réduisent toujours au bout du compte à l’une ou à l’autre, ou à une combinaison, de ces quatre possibilités élémentaires.

Le problème qui se pose au chef du gouvernement italien est que les trois premières solutions équivalent à un suicide électoral, tandis que la quatrième contrevient frontalement aux règles européennes.

En effet, les trois premières solutions reviennent à faire supporter la perte à une quantité de ménages, dont certains peuvent être économiquement faibles.

La saisie du contenu des comptes, par exemple, ressort du vol pur et simple, par l’État, de gens qui n’ont aucune responsabilité dans l’histoire. C’est arrivé lors de la crise de Chypre. Soulignons au passage à quel point de nocivité peut atteindre l’idéologie européiste, à laquelle on doit cette innovation remarquable.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que le climat politique dans la péninsule italienne se prête moins que jamais à ce vol des épargnants. Les élections municipales qui viennent d’avoir lieu le 6 juin dernier se sont en effet soldées par un séisme politique dont les grands médias français ont prudemment très peu parlé : le Mouvement Cinq Étoiles de Beppe Grillo – qui réclame entre autres choses un référendum sur la sortie de l’euro – a réalisé une percée spectaculaire en remportant notamment, à la surprise générale, les mairies de Rome et de Turin. Le Parti Démocrate du chef du gouvernement (membre du Parti socialiste européen et classé au centre-gauche) a subi quant à lui une déroute.

Dans ces conditions, Matteo Renzi a donc de sérieuses raisons de craindre que la colère des Italiens ne devienne hors de contrôle s’il s’avisait de réaliser un hold-up général sur les comptes bancaires pour apurer les créances des banques… Sans être devin, on peut d’ailleurs estimer que Renzi a de bonnes chances d’être mis à la porte à la première occasion, vraisemblablement celle du prochain référendum sur des changements dans la Constitution dont il a eu l’idée et qui devrait se tenir à l’automne.

Mais d’un autre côté, une directive européenne (dite « BRRD », pour « Bank Recovery and Resolution Directive », c’est-à-dire « Directive sur le redressement et la résolution des défaillances bancaires »), en vigueur depuis le 1er janvier 2015 [ 1 ] impose précisément de passer d’abord par la première et la seconde option : ponctionner les épargnants et les actionnaires. [ 2 ]

C’est ce que précise sans détours le communiqué de presse diffusé à l’époque par la Commission européenne, « Si les banques sont confrontées à une défaillance, les autorités disposent de tous les pouvoirs et les instruments nécessaires pour les restructurer, et elles attribuent les pertes aux actionnaires et aux créanciers selon une hiérarchie clairement définie. » [ 3 ]

Par ailleurs, d’autres règles européennes empêchent l’Italie d’augmenter avec désinvolture son déficit, et excluent donc la quatrième de ces options, l’émission de dettes d’État.

Il vaut d’être remarqué que les banques commerciales du reste de la zone euro avaient aussi eu leur part de « NPL » dès le début de la crise, mais que leurs gouvernements avaient pu leur venir en aide avant que ne survienne cette directive de 2015 qui encadre les solutions autorisées. Le gouvernement italien, en revanche, ne l’avait pas fait, imaginant sans doute qu’un retour miraculeux de la croissance rendrait une telle mesure inutile [ 4 ].

Cette erreur explique en partie pourquoi le problème a pu atteindre, en Italie, une taille aussi énorme.

III : Le conflit Italie-Allemagne

Entre la fureur des Italiens entraînant son départ précipité sous les huées, d’un côté, et la fureur des technocrates bruxellois vomis d’un bout à l’autre du continent, de l’autre côté, Matteo Renzi devrait logiquement préférer la seconde solution, qui pourrait même lui valoir un rebond de popularité.

Il devrait donc être logiquement tenté de régler la question en créant de la dette publique, ce qui reviendrait à passer en force contre les règles européennes, sans la permission de la Commission, et sans la permission non plus de Mme Merkel et de son inflexible ministre des finances Wolfgang Schaüble.

Seulement voilà : en agissant de la sorte, Matteo Renzi :

a)- ouvrirait un boulevard au vote anti-européen dans tous les pays « vertueux » de la zone euro (Allemagne, Pays-Bas, Finlande notamment), où les électeurs sont déjà extrêmement remontés contre les pays du sud de l’Europe, jugés fainéants et non fiables, et qualifiés aimablement de « Club Med ». Or il y a des élections parlementaires l’an prochain en Allemagne.

b)- détruirait la crédibilité des règles européennes qu’il piétinerait allègrement.

Le conflit frontal à venir entre l’Italie d’un côté, l’Allemagne et la BCE de l’autre, a été résumé par deux propos récents, d’Angela Merkel et de Lorenzo Bini-Smaghi, (de nationalité italienne mais ancien membre du directoire de la BCE).

Angela Merkel : « Nous avons écrit les règles qui régissent le système bancaire. Nous ne pouvons pas les changer tous les deux ans. »

Bini-Smaghi : « Le marché bancaire européen fait face au risque d’une crise systémique, sauf si les gouvernements acceptent l’idée que l’argent des contribuables peut servir comme ultime recours en cas de crise. » [ 5 ]

IV : Conséquences pour l’UE

On le voit, les positions sont frontalement contradictoires et aucun compromis ne paraît possible entre elles.

Normalement, Matteo Renzi devrait perdre ce bras de fer, et terminer donc sa carrière politique comme ses prédécesseurs, sous les imprécations de la foule en colère.

Le pire n’étant cependant jamais sûr, il pourrait néanmoins peut-être sauver son poste par un concours de circonstances. Il se trouve en effet qu’une banque allemande, la Bremen Landesbank, va devoir, à son tour, soit faire l’objet d’un sauvetage, soit périr [ 6 ].

Si elle veut imposer aux Italiens l’amère médication d’une ponction des comptes bancaires des déposants italiens, Frau Merkel ne pourra décemment pas faire moins que d’imposer la même chose dans le cas de la Bremen Landesbank. Ce qui la conduirait à spolier ainsi, non pas des épargnants italiens, par nature paresseux et non fiables vus d’Outre-Rhin, mais des épargnants allemands, par nature sérieux et travailleurs toujours vus d’Outre-Rhin….

Face à ce dilemme, il se peut que la Chancelière hésite…

Car outre un coût électoral certain pour son propre camp lors des élections de l’an prochain, elle ferait entrer le démon de la peur bancaire dans l’esprit du peuple allemand, où il brille pour l’instant par son absence.

Il est impossible, à ce stade, de prévoir quelle sera la suite exacte de cette saga. Cependant, plusieurs choses sont déjà acquises, et elles n’augurent pas bien de la survie du projet européen.

Tout d’abord, et quelle que soit l’issue, la preuve est faite une nouvelle fois – et elle s’impose à tous – que l’intérêt national prime, encore et toujours, sur « l’intérêt commun européen ». Cet « intérêt commun européen », dont les tenants du dogme se gargarisent depuis six décennies, apparaît donc clairement pour ce qu’il est, et pour ce qu’il a toujours été, à savoir une simple chimère.

En second lieu, quid des règles ?

Voilà en effet qu’une directive toute récente – du 1er janvier 2015 -, qui avait bien entendu été présentée comme une panacée, apparaît comme inapplicable et est remise en question dix-huit mois après son entrée en vigueur.

Une solution définitive dont la validité ne dépasse pas un an et demi ne peut inciter les responsables politiques et les opérateurs sur les marchés financiers mondiaux qu’à hausser encore une fois les épaules. Qui pourra désormais donner la moindre confiance aux solutions, sans cesse plus abracadabrantes, que les autorités européennes choisissent de mettre en œuvre pour, contre toute vraisemblance et contre tout bon sens, faire survivre leur projet ?

Mais surtout, confirmation est donnée – et, là encore, qui va s’imposer à tous – de l’inanité d’un projet qui vise à maintenir une cohésion monétaire entre des souverains qui veulent rester politiquement indépendants.

Conclusion : un souvenir vieux de 15 ans

Les événements en cours m’amènent à me ressouvenir d’une réunion en petit comité, peu après mon arrivée à la BCE il y a une quinzaine d’années, entre la direction où j’étais alors – qui était encore peu nombreuse – et son supérieur hiérarchique au Directoire, l’Allemand Otmar Issing.

Dans son petit discours, Issing avait alors parlé de cela exactement : de la « difficulté » qu’il y avait à faire vivre une union monétaire entre pays politiquement indépendants et qui voulaient le rester.

Cette remarque avait désagréablement sonné aux oreilles de l’européiste convaincu que j’étais à l’époque.

Bien des années plus tard, je dois aujourd’hui admirer, non pas tant sa prescience, que sa capacité à mettre le doigt, exactement et en peu de mots, sur le défaut de la cuirasse. C’était cela, et c’était déjà clair pour qui savait voir.

La saga italienne aura au moins ce mérite d’apporter une implacable démonstration qu’il ne s’agit pas de « difficulté » mais d’impossibilité. Il est tout bonnement impossible de préserver sur long terme une union monétaire entre des pays politiquement indépendants et dont les peuples entendent le rester.

Comme l’a montré François Asselineau dans sa conférence « La tragédie de l’euro », cette leçon n’est pas nouvelle puisqu’on en trouve déjà l’idée dans l’Ancien Testament, écrit il y a plus de 2 100 ans : « À chaque peuple sa monnaie » (cf. https://www.upr.fr/conferences/la-tragedie-de-leuro à partir de 12’20’’)

Du reste, à l’heure même où j’écris, je prends connaissance d’un texte d’un analyste de la Société Générale qui, parlant en son nom propre, écrit: « À mon avis personnel, ce n’est plus qu’une question de temps avant que le projet euro ne soit brisé. » [ 7 ]

L’évidence s’impose chaque jour davantage, il faut arrêter cette folie. Seul un recouvrement complet de sa souveraineté mettra notre pays à l’abri des conséquences délétères d’un projet qui comptera parmi les grandes erreurs de l’Histoire.

Mais il faut faire vite. Le Frexit est d’urgente nécessité.

Vincent BROUSSEAU
10 juillet 2016

Notes et références

[ 1 ] http://www.latribune.fr/…/italie-le-sauvetage-de-quatre-ban… 14/12/2015 Italie : Le sauvetage de quatre banques fait scandale
« Or, le 1er janvier, la directive européenne de résolution bancaire (BRRD) entre en vigueur. Selon cette directive, les déposants peuvent être mis à contribution en cas de crise bancaire. C’est le fruit des nouvelles règles de l’union bancaire européenne qui cherche avant tout à sauver les contribuables, fût-ce au détriment des déposants. Pour le gouvernement italien, la mise à contribution des dépôts et de l’épargne des Italiens eût été une catastrophe politique. »

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[ 2 ] Le texte de cette directive BRRD est disponible ici : http://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/…

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[ 3 ] Communiqué de presse disponible ici : http://europa.eu/rapid/press-release_IP-14-2862_fr.htm…

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[ 4 ] http://www.economist.com/…/21701755-brexit-vote-has-sideswi… 09/07/ 2016 Crisis and opportunity
« Several European governments poured money into their banking systems in the wake of the financial crisis. Italy did not, partly in the misplaced hope that economic recovery would lighten its bad-debt load. »

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[ 5 ] http://www.boursier.com/…/banques-la-crise-bancaire-italien… 06/07/2016 Banques : « la crise bancaire italienne pourrait se propager au reste de l’Europe »
«  »Le marché bancaire européen fait face au risque d’une crise systémique sauf si les gouvernements acceptent l’idée que l’argent des contribuables peut servir comme ultime recours en cas de crise », estime Lorenzo Bini Smaghi. »

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[ 6 ] http://www.zerohedge.com/…/europes-bank-crisis-arrives-germ… (07/07/2016), Europe’s Bank Crisis Arrives In Germany: €29 Billion Bremen Landesbank On The Verge Of Failure
« In other words, Germany may now find itself in the ironic situation that its own bailout intransigence will force it to engage in a bail in for one of its bigger banks. To be sure, it is possible that a solution is found, and Merkel will need to concede to not only a Bremen LB bailout, but one of Italy as well, as the two would go hand in hand. On the other hand, it just may be the case that Germany refuses to save even one of its own. »

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[ 7 ] https://doc.sgmarkets.com/en/1/0/149526/183601.html… 08/07/2016
« My own view is that I believe it is only a matter of time before the eurozone project fractures. »

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