Les enseignements de la Coupe du monde de football – L’UNION EUROPÉENNE TUE AUSSI LE FOOTBALL DE CLUBS

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Dimanche 15 juillet, l’équipe de France va jouer la finale de la Coupe du monde de football 2018. Cet événement semble devoir occulter tous les autres. Les débats politiques, le démantèlement du droit du travail, la privatisation des services publics, la remise en cause des retraites, les problèmes sanitaires, éducatifs ou environnementaux, etc., tout cela semble mis de côté. Même les guerres semblent plus lointaines.

Dans tous les pays du monde, un tsunami médiatique semble emporter les peuples, qui en oublient alors leurs soucis quotidiens et portent toute leur attention sur les matchs qui opposent les différentes nations qualifiées. Dans chaque pays, il en est toujours qui refusent ce raz-de-marée et ne plongent pas dans cette passion collective. Mais ce débat entre anti-Coupe du monde et pro-Coupe du monde fait aussi partie du décor.

L’un des premiers enseignements de cette Coupe du monde de football 2018, c’est que le fait qu’elle se déroule en Russie ne pose aucun problème aux populations. On est loin du boycott des Jeux Olympiques d’été de Moscou en 1980 qui avait rencontré un réel écho dans l’opinion publique occidentale et qui avait singulièrement terni ce rendez-vous quadriennal suprême du sport mondial. En 2018, les peuples d’Occident ne sont pas disposés à infliger un boycott réel à la Russie de Vladimir Poutine. Ainsi, les tensions diplomatiques autour du gazoduc Nord Stream 2 sont provisoirement reléguées à l’arrière-plan, de même que le « scandale » du prétendu assassinat de l’agent double Sergueï Skripal (qui fut finalement déclaré par les médias un peu moins mort que ce qui avait été annoncé). On ne parle plus des « sanctions économiques » occidentales anti-russes ni de leurs réponses venues du Kremlin. On notera seulement le boycott diplomatique du Royaume-Uni, fort regrettable et mal venu pour Theresa May, puisque cela faisait vingt-huit ans que l’Angleterre n’avait pas atteint le stade des demi-finales.

Tout cela est suspendu et écarté le temps du Championnat du monde. En plein effondrement dans les sondages, Emmanuel Macron reporte ses rendez-vous et fait le voyage de Moscou pour aller s’afficher avec les supporteurs français à Moscou, avec le secret espoir qu’une victoire de la France fera remonter sa popularité en berne.

Le football, populaire, spectaculaire et lucratif

Qu’on le veuille ou non, le football n’est pas un sport comme les autres. Il est à la fois le sport le plus populaire au monde dans sa pratique et dans le spectacle auquel il donne lieu.

Quelques statistiques de La Fédération française de football (FFF) permettent de mesurer sa popularité en France :

— 2 160 788 licenciés ;

— 14 993 clubs, dont 40 clubs professionnels ;

— 836 135 matchs par an ;

— 13 ligues régionales + 9 d’outre-mer ;

— 90 districts ;

— 7 000 salariés ;

— 400 000 bénévoles.

En matière de spectacle, les audiences parlent d’elles-mêmes :

La demi-finale qui a opposé la France à la Belgique est passée sur TF1 et a établi la meilleure audience de l’année et une part de marché pharaonique de plus de 70 %. Il s’agit du 9e plus gros score historique de la télévision. Ce sont 19,1 millions de téléspectateurs, avec un pic à 22,3 millions, qui ont suivi ce match.

En guise de comparaison, Le Grand Débat de la présidentielle organisé par BFM-TV et CNews et qui avait rassemblé les onze candidats le 4 mars 2017, avait obtenu une moyenne d’audience de 5,5 millions de téléspectateurs avec un pic de 6,9 millions téléspectateurs à 23h01.

 

À gauche : la demi-finale de la Coupe du monde de football 2018 a été suivie par 19,1 millions de Français – À droite :  le « Grand débat de la présidentielle » de BFM-TV et CNews fut suivi par 5,5 millions de Français. La demi-finale de la Coupe du monde de football a attiré 3,5 fois plus de téléspectateurs français que le débat avec les 11 candidats à l’Élysée.

 

Que l’on déplore ces spectaculaires écarts d’audience ou que l’on s’en réjouisse, une chose est certaine : l’attrait des spectacles sportifs ne date pas d’hier et ne sont pas des inventions modernes. Ils traduisent une réalité millénaire. Avec ses 68 134 places, la capacité du tout nouveau stade de Saint-Pétersbourg reste sensiblement inférieure à celle du Circus Maximus de Rome sous l’Empire romain, qui pouvait accueillir autour de 150 000 spectateurs assis (estimation contemporaine, qui a révisé à la baisse l’estimation de 250 000 faite par l’écrivain latin Pline le Jeune) ! Même le Stade de France, avec ses 80 à 90 000 spectateurs selon les configurations, reste très en-deçà de la capacité du Circus Maximus.

 

1) Reconstitution du Circus Maximus de la Rome antique : environ 150 000 spectateurs assis — 2) Stade de Saint-Pétersbourg inauguré en 2017 : 68 134 places assises — 3) Stade de Pékin construit pour les Jeux Olympiques de 2008 : de 80 000 à 91 000 places selon les configurations — 4) Stade de France inauguré en janvier 1998 par Jacques Chirac, président de la République lors du match de football France – Espagne. Construit pour les besoins de la Coupe du monde de football en France, sa capacité évolue entre 75 000 (athlétisme) et 80 698 places (football, rugby) et les concerts peuvent y réunir jusqu’à plus de 96 000 spectateurs grâce à des tribunes basses rétractables.

 

Certains diront que c’est une preuve d’immaturité politique que de s’intéresser au football, et que cela participe de la manipulation de l’opinion. On retrouve d’ailleurs, au gré de certains commentaires critiques, les références à la pratique « du pain et des jeux » des empereurs romains ou à « l’opium du peuple » que les marxistes réservaient plutôt aux religions. Même si ces critiques contiennent une part de vérité, il convient de noter que s’intéresser au football n’est pas du tout incompatible avec une conscience politique. Les études montrent que les Français, à l’instar de 1998, savent faire la distinction entre les deux, le pouvoir en place ne tirant aucun bénéfice sur moyen et long terme des victoires de l’équipe nationale.

Mais le football n’est pas que populaire et source de spectacle de masse. Il est aussi devenu un énorme « business ». Cette dernière donnée est en train de ravager les deux premières et de détourner une partie du grand public de ce sport populaire s’il en est. Or l’Union européenne a joué un rôle décisif dans cette défiguration progressive.

Avant de comprendre comment l’UE est en train de défigurer le football européen, il nous faut comprendre comment le football s’organisait sur le continent et en France jusque dans les années 1990.

L’exception française

Au début des années 1970, l’équipe nationale de football ne se portait pas bien. Parmi les plus faibles du continent européen, elle se voyait éliminée des premiers tours des compétitions et parfois n’arrivait même pas à se qualifier pour les grandes compétitions, à l’image des Pays-Bas et de l’Italie, pour l’actuelle Coupe du monde. Le foot était peu prisé, tant par l’État français que par le capitalisme national.

C’est en 1972 que la mission de redéfinir un modèle – tant économique que de développement sportif – incomba à un jeune énarque passionné de football : Philippe Séguin.

Ce dernier rencontra les principaux acteurs du secteur et proposa une nouvelle organisation de la discipline : « un football professionnel jouant pleinement son rôle mérite de voir son utilité reconnue et pouvant prétendre à l’aide des pouvoirs publics ».

Ainsi, le football pourrait désormais profiter de la finance publique, mais il devait en revanche rationaliser sa gestion financière, participer à l’intégration et au civisme des joueurs et trouver un juste milieu quant à la rémunération des professionnels.

Il se trouve que Philippe Séguin est aussi l’homme qui a certainement prononcé le discours le plus lucide et le plus visionnaire de la fin du vingtième siècle, lorsqu’il a prévenu que l’adoption du traité de Maastricht en 1992 était un coup d’État contre la République française commis par l’Assemblée nationale. Cette dernière allait effectivement voter un texte qui réduisait grandement les pouvoirs des élus français, donc interdire aux Français d’avoir un pouvoir démocratique sur leur propre pays, rien de moins.

Créée en 2008, Fondaction s’applique à promouvoir et à restaurer une vision citoyenne du sport le plus populaire en France, Philippe Séguin en était le directeur jusqu’à sa mort. En 2011, une tribune a été baptisée en son nom au Parc des Princes. Philippe Séguin était arrivé à produire une architecture où sport amateur et sport professionnel s’entraident.

 

Mais si Philippe Séguin ne fut malheureusement pas entendu sur la question européenne lors du traité de Maastricht, il fut entendu pour la réforme du football.

Le résultat du match ? La France a lentement sombré dans un marasme tous azimuts du fait de sa participation à l’Union européenne. Mais l’équipe de France de football s’est métamorphosée. L’action conjointe de la forme associative républicaine encadrée par l’État et les collectivités locales d’une part, le mécénat d’autre part, a permis de sélectionner et de renouveler les jeunes talents. En vingt et un ans, l’équipe de France est passée de bonne dernière de son continent à championne du monde lors de la mythique Coupe du monde de 1998 en France avec une victoire 3‒0 face au grand Brésil au Stade de France.

Le football européen avant l’Union européenne

La Coupe du monde réunit des footballeurs ayant la nationalité du pays qu’ils représentent. Pour lutter contre la triche, la Fédération internationale de football association (FIFA) a même été obligée de limiter la naturalisation abusive des footballeurs en demandant aux binationaux d’avoir un « lien évident » avec le pays qu’ils souhaitent représenter, sinon leur demande se voit refusée. Les équipes nationales représentent donc bel et bien leur pays. Il en va de même pour le Championnat d’Europe de football (appelé désormais « Euro ») qui est organisé tous les quatre ans et qui met aux prises les seules nations européennes.

Mais les amoureux du football savent que les équipes nationales ne sortent pas de nulle part. Les joueurs ont commencé le football dans les petits clubs de leur quartier ou de leur village. Sortant du lot, ils sont alors recrutés par des clubs plus importants dans leurs centres de formation jusqu’à incorporer, pour une poignée d’entre eux, les grands clubs prestigieux de leur pays. L’organisation pyramidale du foot alliait un sport de loisir et un sport professionnalisé s’entraidant et se complétant, les grands clubs mythiques étant à la base de la popularité de ce sport et restant ancrés nationalement.

Les coupes européennes – telles que la Coupe des clubs champions européens (ancêtre de la Ligue des champions, appelée aussi C1), la Coupe des coupes (C2, qui a depuis disparu) ou la Coupe UEFA (ancêtre de la Ligue europa, ou C3) – organisées par l’Union des associations européennes de football (UEFA) étaient justement des compétitions entre les grands clubs européens.

Qui ne connaît pas l’ASSE, l’OM ou le PSG en France, en Europe le Real Madrid, le FC Barcelone, l’AC Milan, la Juventus de Turin, Manchester United, Liverpool… ? Ces clubs ont fait vibrer les supporteurs de leur pays, ils avaient une histoire, un ancrage territorial, voire national ; les joueurs du Real Madrid étaient en immense majorité des Espagnols, ceux de Manchester étaient des Anglais, ceux du PSG étaient des Français, ceux de la Juventus étaient des Italiens, etc.

La professionnalisation durant le siècle dernier a fait évoluer les rémunérations d’un petit dédommagement à une paie plus importante. Mais cette rémunération plus élevée restait décente (environ 7 000 euros par mois en moyenne contre plus de 50 000 euros à l’heure actuelle). Michel Platini, immense star dans les années 1980, touchait l’équivalent de 300 000 euros par an à la Juventus. Neymar au PSG touche 36,8 millions d’euros par an, soit cent vingt-trois fois plus. Neymar gagne en une semaine plus de deux fois plus que ce que gagnait Michel Platini en un an !

 

Pour limiter le pouvoir de l’argent et conserver l’ancrage territorial, un accord européen entre les ligues nationales consistait à limiter à 3 par équipe le nombre de joueurs étrangers. Par conséquent, quelques joueurs seulement jouaient à l’étranger, à l’image d’un Raymond Kopa au Real Madrid, dans les années 1950.

La Coupe des clubs champions européens ou les différents championnats étaient alors un football où l’argent n’était pas l’unique horizon, et des clubs peu argentés pouvaient y tenir la dragée haute aux grandes villes.

Il suffit d’ailleurs de regarder le palmarès de la C1 (actuellement Ligue des champions) pour se rendre compte qu’il est aujourd’hui impossible de voir des OM, Benfica (Portugal), Celtic Glasgow (Écosse), Steaua Bucarest (Roumanie), Feyenoord Rotterdam, Ajax Amsterdam, PSV Eindhoven (Pays-Bas), Nottingham Forest, Aston Villa (Angleterre), Hambourg, ou l’Étoile rouge de Belgrade (Yougoslavie) gagner la compétition, puisque seuls les six ou sept clubs les plus fortunés peuvent le faire.

Ce système de quotas permettait aussi de limiter de facto le marché des transferts, puisqu’il restait éminemment national, donc d’en limiter les prix et les salaires.

La montée en puissance du foot français

À partir des années 1970, le football renforça son caractère de sport d’intégration. Les ouvriers polonais, italiens, portugais, algériens se retrouvaient avec les Français pour partager sur la pelouse une expérience commune où les barrières de la culture et de la langue s’effaçaient. La troisième mi-temps festive aidait aussi à l’intégration.

En 1970, un match de première division ne réunissait même pas deux mille spectateurs. Les Français n’avaient aucune inclination marquée pour le football, en comparaison de leurs voisins européens. La France n’était pas un pays de forte tradition ni de culture footballistique. C’est donc à la force du poignet que la Fédération française de football (FFF) est parvenue à réunir en moyenne treize mille spectateurs par match en 1995, ce qui était toujours moitié moins que la moyenne des spectateurs présents chez ses voisins limitrophes. Cette progression avait été aidée par les épopées fantastiques des années 1982-1986 des Bleus emmenés par le « carré magique » Platini, Tigana, Fernandez et Giresse.

Le quart de finale mythique de l’équipe de France remporté face au Brésil 4 à 3 aux tirs au but après un match d’une grande intensité (1-1) au stade Jalisco de Guadalajara (Mexique) lors de la Coupe du monde 1986

 

Le triomphe de 1998 fut une surprise pour la France entière, qui découvrit pleinement que la stratégie française d’un football intégrateur et solidaire, telle que l’avaient proposée les acteurs du foot sous l’impulsion de Séguin, était gagnante.

L’équipe de France pour la première fois championne du monde de son histoire à domicile lors de la finale remportée 3-0 face au Brésil au stade de France le 12 juillet 1998, il y a tout juste 20 ans.

 

Quand les eurofanatiques s’en mêlent

Alors que la France fêtait sa victoire de 1998, les autorités allemandes en matière de football proclamaient la mort de l’État-nation comme référence suprême de l’organisation du jeu. Le célèbre entraîneur allemand Franz Beckenbauer expliqua en effet aux médias « un jour, il n’y aura plus d’équipes nationales, l’Europe se soude ».

Qui oserait avancer pareille sornette encore aujourd’hui, alors que l’Union européenne est en train de tomber en déliquescence, par un rejet de plus en plus massif des peuples d’Europe ? La seule « victoire » de l’UE est d’avoir donné un diminutif au Championnat d’Europe de football : l’Euro de football !

Le football « westphalien » – fondé sur l’État-nation – n’était pas épargné par la pensée européiste dissolvante. L’UE n’est pas parvenue à niveler la conception internationale (et non supranationale) du football qui prend comme base les nations et comme sommet l’affrontement de ces dernières dans un combat pacifique et bon joueur. Pourtant, la logique européenne est en train de détruire l’âme de ce sport.

Comble du comble, l’UE semble vouloir détruire l’organisation du sport qu’avait proposée Philippe Séguin, comme si elle se vengeait que l’homme politique ait montré dès 1992 la vraie nature de l’UE.

 

L’arrêt Bosman : coup dur porté par l’UE au football européen et mondial

C’est le 15 décembre 1995 que la Cour de justice des Communautés européennes (CJCE à l’époque) fait éclater le consensus, présenté plus haut, qui avait été trouvé parmi les fédérations de football d’Europe occidentale. C’est le fameux arrêt Bosman.

Par cet arrêt, la CJCE interdit le quota de 3 footballeurs étrangers par club – qui prévalait auparavant – le jugeant contraire à l’article 48 du traité de Rome, qui traite de la libre circulation des travailleurs entre les États membres.

Aujourd’hui, cet article est l’article 45 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE), qui précise que « la libre circulation des travailleurs est assurée à l’intérieur de l’Union » et que cette libre circulation « implique l’abolition de toute discrimination, fondée sur la nationalité, entre les travailleurs des États membres, en ce qui concerne l’emploi, la rémunération et les autres conditions de travail ».

 

On peut trouver sur Internet nombre de caricatures et d’explications sur l’arrêt Bosman, de gauche à droite on voit Jean-Marc Bosman avec une balance dans laquelle l’argent pèse plus que le sport. Au milieu, un schéma qui résume l’arrêt Bosman et, à droite, les conséquences de cet arrêt à cause duquel le football européen s’enferre dans des scandales financiers.

 

Ainsi, l’UE permet aux entreprises de faire leur marché pour trouver le travailleur détaché le moins cher et le plus docile en Europe. Puisque l’UE considère que le football est une activité économique comme une autre, elle interdit aux clubs de football de composer leur équipe en prenant en compte la nationalité des joueurs. Le seul critère qui demeure dans l’UE est donc le critère de concurrence par l’argent.

Qu’importe si au Real Madrid il n’y a presque plus d’Espagnols ou si des clubs anglais jouent parfois sans le moindre Anglais (il est d’ailleurs récemment arrivé au PSG d’aligner une équipe sans un seul joueur français parmi les onze titulaires) ! Si l’argent coule à flots, le club pourra se payer les meilleurs footballeurs du monde. Cet arrêt Bosman a transformé les clubs de football en simples entreprises hors-sol et a réduit ce sport à l’expression la plus aride du dogme de l’UE qui est celui d’un marché mondialisé avec des producteurs-consommateurs, sans identité ni pays, qui se vendent sans réserve au capital dont la seule valeur est la valeur marchande.

 

Février 2005 : pour la première fois dans l’histoire du football anglais, l’équipe du club anglais Arsenal ne comporte plus un seul Anglais parmi ses joueurs, titulaires et remplaçants ! Source ici

 

À cause de l’arrêt Bosman, le football d’aujourd’hui ne compte plus les footballeurs payés en millions d’euros par an, à l’exemple du Brésilien Neymar da Silva Santos Júnior dit « Neymar ». Neymar touche 36 800 000 euros par saison. En guise de comparaison, Laurent Bonnafé, directeur de la BNP Paribas a touché 3 500 000 euros en 2015, soit dix fois moins que lui.

Ces rémunérations extravagantes, et totalement indécentes, sont en outre largement médiatisées, ce qui a de quoi instiller le doute chez beaucoup de nos contemporains. Par exemple chez des adolescents, tentés de négliger leurs études et préférant s’entraîner au foot ; chez des pompiers volontaires qui risquent leur vie bénévolement ; chez des chercheurs ou des aide-soignants faiblement rémunérés, chez des sans-emploi sombrant dans la misère, etc. Quel Français, au fond, ne trouve pas anormale cette course au profit et insolente, et absurde cette création de richesse ?

Le cas de Neymar est un parfait révélateur de l’emprise devenue délirante de l’argent roi sur un sport qui était auparavant régulé tant par les sportifs que par les États. Neymar est payé 36,8 millions d’euros par an, soit 3 066 666 euros par mois, 100 000 euros par jour, soit 4 000 euros par heure, soit plus de 400 fois le smic (horaire) par heure !

Neymar a été acheté par le Paris Saint-Germain, un club qui était autrefois français. En panne sportive complète, le PSG fut vendu aux fonds d’investissement américain Colony Capital, puis cinq ans plus tard au fonds souverain qatarien Qatar Investment Authority (QIA), qui contrôle par ailleurs un peu plus de 6 % du capital d’EADS, 10,1 % des actions du London Stock Exchange, 17 % de Volkswagen,  3 % de Total, 12,83% du groupe Lagardère, etc. Le Qatar, qui est une pétromonarchie, ne lésine pas sur les moyens financiers. Depuis 2011, ces investissements ont permis au PSG de remporter dix-huit titres sur la scène nationale. L’ancien tennisman et homme d’affaires qatarien Nasser al-Khelaïfi en est le président-directeur général depuis 2011, et l’allemand Thomas Tuchel en est l’entraîneur depuis cette intersaison.

 

Entraînement du Paris-Saint-Germain à Doha, capitale de l’Émirat du Qatar, le 3 janvier 2012, avant un match amical contre le Milan AC. Les joueurs du PSG portent un maillot frappé du slogan « FLY EMIRATES ». Rappelons au passage que le Qatar est une dictature qui, comme l’Arabie saoudite, entretient des liens plus que troubles avec le terrorisme international.

 

Au vu des effets provoqués par l’arrêt Bosman, notamment auprès du public décontenancé par ces évolutions, la FIFA a tenté – en 2008 – de lutter contre l’arrêt Bosman. Coupant la poire en deux, elle proposait que, dans chaque club, six joueurs soient nationaux et cinq soient étrangers. Toujours contraire au traité de Rome, devenu traité de Lisbonne entre temps, cette suggestion fut bien entendu rejetée par l’Union européenne, car… contraire aux traités !

Inconséquences et court-termisme

L’arrêt Bosman a rendu caduques les filières de formation locales, puisque les joueurs sont devenus délocalisables à souhait. Dès lors, les clubs ont beaucoup moins intérêt à former des joueurs, si c’est pour les voir se faire acheter par un autre club plus riche qui ne dépense pas son argent dans la formation des joueurs.

La solidarité fondamentale qui existait entre le sport amateur – qui forme les joueurs – et le sport professionnel – qui les récupère – a commencé à se déliter.

Les clubs qui n’ont pas de capacité financière voient un exode des talents là où les gros clubs rachètent les meilleurs joueurs aux quatre coins du globe. Le football est devenu le symbole du règne de l’argent roi, qui est inscrit dans le marbre des traités de l’UE.

Avec son organisation fondée sur la solidarité nationale, la France reste encore le principal fournisseur de joueurs des pays européens. Sans l’arrêt Bosman, elle pourrait garder ses joueurs pour les coupes d’Europe et récolter les fruits de son travail en ayant de nombreux clubs excellents.

Les filières de formation ne retrouvent leur équilibre financier qu’en vendant leurs meilleurs joueurs chaque saison au plus offrant. Le lien territorial est réduit à néant. Partout, le business remplace les liens d’appartenance et de solidarité. Partout, la belle incertitude du sport s’efface jusqu’à disparaître, puisque, les meilleurs joueurs étant concentrés dans les quelques clubs les plus riches, on connaît à l’avance les vainqueurs des compétitions.  Ainsi est-on désormais assuré que le PSG gagne la ligue 1, que le Real ou le Barça gagne la Liga, que le Bayern remporte la Bundesliga, que la Juventus triomphe dans la Serie A, etc. Comme souligné précédemment, seuls six ou sept clubs peuvent gagner la Ligue des champions.

C’est pourtant aussi cette incertitude du sport qui fait vibrer les supporteurs, de même que l’appartenance et la fidélité des joueurs à leur club ! Combien de parcours comme celui de Totti à la Roma, de Gerrard à Liverpool ou de Xavi au Barça retrouverons-nous parmi les nouvelles générations ? Zéro.

 

Les clubs de milliardaires, conséquence directe de notre appartenance à l’UE

Les meilleurs clubs de foot tendent tristement à ne plus être désormais que l’occupation parmi d’autres de milliardaires cyniques et lointains. Les  chiffres sont suffisamment éloquents. Prenons par exemple l’évolution par saison du budget du PSG :

  • 2004‒2005 : 60 millions d’euros (PSG appartenant à l’époque à Canal+)
  • 2009‒2010 : 80 millions d’euros (PSG appartenant à l’époque à Colony Capital)
  • 2011‒2012 : 150 millions d’euros (PSG racheté par Qatar Investment Authority)
  • 2017‒2018 : 540 millions d’euros (PSG appartenant à Qatar Investment Authority)

Concrètement, la libre concurrence et la libre circulation des travailleurs ont fait que le football n’est plus qu’une affaire d’argent pour les possesseurs de clubs, qui achètent des joueurs sans tenir aucun compte de leur nationalité.

Le business consiste à récupérer les frais engagés grâce à la vente des produits dérivés et des droits télévisés. Ainsi, comme dans tout ce que fait l’Europe, les riches s’enrichissent et les pauvres s’appauvrissent.

L’arrêt Bosman n’est pas la seule raison de la hausse des budgets, mais avec lui, un seuil a été franchi : il enterre définitivement la possibilité de retourner à des sommes acceptables. Sauf si nous sortons de l’UE.

 

L’UEFA contre l’UE

Aujourd’hui, l’UEFA n’est pas du tout en accord avec la logique bruxelloise. Elle l’était d’ailleurs encore moins à l’époque où Michel Platini en était le président. Elle tente de trouver une solution malgré la jurisprudence de l’arrêt, elle cherche « à préserver le lien traditionnel entre chaque club et son pays […] et assurer que les clubs participant à des compétitions internationales représentent effectivement leur pays ».

Elle voudrait « créer une réserve de joueurs nationaux suffisante pour mettre les équipes nationales en mesure d’aligner des joueurs de haut niveau dans tous les rôles de l’équipe ». Mais aussi « à maintenir l’équilibre sportif entre les clubs en empêchant les plus riches d’entre eux de s’attacher les services des meilleurs joueurs ».

Mais tout ceci ne reste que des vœux pieux, puisque le dogme de la libre circulation des travailleurs au sein de l’UE empêche toute clause qui ne s’appliquerait pas indifféremment aux nationaux et aux travailleurs issus d’autres États membres de l’UE. Les arrêts de la Cour de justice de l’UE ne cessent de libéraliser encore et toujours le sport professionnel.

 

La Coupe du monde fait vibrer les foules tandis que le foot de clubs, mondialisé, les rend de plus en plus indifférentes

Quand on voit l’engouement pour la Coupe du monde de football 2018 en France autour de l’équipe nationale, on comprend toute la différence avec le football des clubs. Évidemment, il y a des publics très passionnés comme à Marseille, Lens ou Saint-Étienne, mais le football de clubs gangrené par l’argent et mettant en confrontation des équipes de mercenaires attire de moins en moins. Il est d’ailleurs de plus en plus cantonné à des chaînes privées payantes auxquelles ne sera abonné que le fan absolu de football.

L’audimat enregistre d’ailleurs la trace de cette désaffection. L’OM était cette année en finale de la Ligue Europa. Cela faisait quatorze ans qu’un club français n’avait pas atteint ce stade de la compétition. L’OM est de surcroît le club le plus populaire de France. Cette finale, qui passait sur une chaîne gratuite (M6), n’a pourtant rassemblé que 6,67 millions de téléspectateurs. C’est une audience certes encore importante ; mais elle est en net déclin par rapport aux années antérieures, et elle est trois fois moindre que la demi-finale France-Belgique de la Coupe du monde.

Finale de Ligue europa OM-Atlético Madrid au Groupama Stadium de Lyon le 16 mai 2018 perdue 3 à 0 par les Olympiens dans une ambiance chaude puisque les Marseillais sont connus pour être l’un des publics les plus passionnés d’Europe. On voit notamment en photo les ultras marseillais allumant des fumigènes lors de l’entrée des joueurs.

La finale de la Ligue des champions à laquelle avait participé Monaco en 2004 avait rassemblé 11 millions de téléspectateurs. Celle de l’OM victorieuse en 1993 (avant l’arrêt Bosman), 16,6 millions de téléspectateurs ! La dernière finale de la coupe de France, avec pourtant une belle affiche entre le PSG et Monaco, n’a rassemblé que 3,1 millions de téléspectateurs sur France 2, loin derrière The Voice sur TF1 ou le téléfilm Meurtres à Aix-en-Provence sur France 3. Seulement 3,8 millions de téléspectateurs assis devant la dernière finale de Ligue des champions sur C8 entre le Real Madrid et Liverpool, affiche pourtant historique.

On voit la lente dégringolade du foot de clubs, qui attire de moins en moins le grand public français. Le football pratiqué par les équipes nationales continue cependant d’attirer un vaste public. Le record étant bien évidemment détenu pour le moment par la finale de la Coupe du monde 1998 en France avec 23,6 millions. La dernière finale de Coupe du monde à laquelle a participé la France, en 2006, avait rassemblé 22 millions de téléspectateurs. À cette aune-là, il y a fort à parier que plus de 20 millions de téléspectateurs suivront la finale de dimanche en France !

C’est la grande leçon à tirer : ces compétitions entre nations continuent d’attirer et de passionner les foules ! Et ces mêmes foules se détournent des clubs mondialisés et « hors sol ».

À gauche : l’avenue des Champs Élysées noire de monde après la victoire de 1998 –  À droite : la même scène s’est répétée après la qualification des Bleus pour la finale, suite à la victoire 1 à 0 en demi-finale face à la Belgique.

 

Conclusion

Les fédérations sportives étaient coauteurs de leur règlement avec l’État en France ; aujourd’hui, les assauts de l’UE sont en train de déposséder leur autonomie sportive pour la faire entrer au chausse-pied dans le marché commun ultralibéral. Pour n’importe quel amoureux du sport, l’aspect sportif passe pourtant bien avant l’aspect financier, mais Bruxelles n’est pas une amoureuse du sport et elle ne l’entend pas de cette oreille !

La position de l’UPR sur ce sujet est on ne peut plus claire :

Sur le plan national, l’architecture sportive française qui découle du travail conjoint des acteurs du football et de l’État, édifiée sous l’impulsion de Philippe Séguin, a fait ses preuves depuis plus de quarante ans. Sous la supervision et les pouvoirs de l’État, les réformes sportives qui concernent les fédérations sportives ne peuvent se faire en court-circuitant ces dernières.

Au plan européen, la fin de l’UE ouvrira aussi la possibilité de revoir les règles, dont la fin de l’arrêt Bosman et le retour à un football qui permette le rétablissement des quotas, valorisant ainsi la formation et un certain nombre de joueurs nationaux, plutôt que la loi du tout argent.

Les fédérations pourront alors, quoi qu’il en soit, décider quel quota d’étrangers est le plus souhaitable ou du moins quel quota de joueurs formés sur le territoire national. Lorsque l’UPR sera au pouvoir, elle pèsera pour qu’une grosse majorité des équipes de clubs soit composée de nationaux ou de joueurs formés dans le pays du club.

Entre un football national sans échanges, replié sur lui-même, et un football où l’argent seul définit la composition d’une équipe avec des joueurs mercenaires, il y a toutes les nuances possibles, et l’UEFA, une fois libérée des contraintes de l’UE, pourra arbitrer sereinement en faveur de ce juste milieu.

Les fédérations nationales n’attendent que le retour à une liberté des nations européennes pour retrouver des clubs avec des joueurs nationaux et un football émancipé de la tyrannie de l’argent. Les grands clubs, privilégiés, s’y opposeront, mais le bon sens et la loi devront l’emporter.

Qui a déjà vu des Européens sans patrie ou des supporteurs sans identité agiter un drapeau de l’UE ?

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Récapitulons. L’UE, c’est :

— la fin de quotas de joueurs nationaux ;

— la mise sur le marché commun des joueurs quels que soient leur club et leur pays d’origine ;

— une flambée des prix des joueurs et une explosion du budget des clubs ;

— des clubs en perte d’identité, qui ne survivent et ne s’imposent dans les compétitions que par l’argent ;

— des filières de formation sans lien avec leur territoire, qui se transforment en simples écuries de footballeurs à vendre le plus cher sur le marché européen ;

— le règne sans partage de l’argent roi.

Le présent dossier montre ainsi que le dogme européiste, la sacro-sainte concurrence et la libre circulation des travailleurs, nous causent du mal jusque dans le sport professionnel, car l’arrêt Bosman fait hélas jurisprudence pour tous les sports professionnalisés et pas seulement le football.

Ce modèle s’impose d’ailleurs de plus en plus dans le rugby. On voit à cet égard le contrecoup, puisque le championnat de France, le plus riche, forme de moins en moins de joueurs français, préférant acheter les meilleurs joueurs partout sur le globe, et le niveau de l’équipe nationale de rugby ne cesse de dégringoler. C’est le fameux syndrome Premier League que connaît l’équipe d’Angleterre de foot depuis des années.

La Coupe du monde de football est appréciée, parce qu’elle revient au principe de joueurs nationaux concourant sous leur drapeau. La nation est incontestablement l’unité de base aimée par les peuples, le lien à son pays ne peut pas être aboli d’un revers de main. Le caractère artificiel et factice de l’Union européenne n’est jamais plus flagrant que lors de la Coupe du monde. L’amitié, l’émulation et la rivalité entre les nations demeurent, dans le football comme ailleurs.

Qui est indistinctement « européen » devant la finale France-Croatie ? Personne. Et, dans le monde entier, ceux qui aiment la France pour ce qu’elle est, qu’ils soient amateurs de football ou non, auront un cœur qui balancera pour les Bleus ce dimanche. Allez les Bleus ! Vive la France ! Vive le football populaire !

 

Mathias Masclet
Responsable national de l’UPR pour le sport et l’éducation populaire
14 juillet 2018

Ce dossier a été complété par Charles-Henri Gallois, qui l’a enrichi de sa connaissance en détail de l’histoire du football.

Il a été relu, corrigé, précisé à la marge et enrichi de quelques illustrations complémentaires par Thomas Savary, Jean-Baptiste Villemur, Éric Boizet et François Asselineau

Les amateurs intéressés peuvent se référer au livre de Paul Dietschy, Histoire du football, éditions Tempus.

 

 

 


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François Asselineau, Président de l’Union populaire républicaine. La France doit sortir de l’Union européenne, de l’euro et de l’Otan.

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