6. 1964 – 1968 : le Plan B ou l’apogée gaullienne : la prise de distance avec l’Europe

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Cependant, en bon militaire, de Gaulle savait qu’il ne faut pas s’entêter à tenir une position perdue, mais être toujours apte à mettre en œuvre un plan de rechange (17). Aussi commença-t-il à changer de stratégie en prenant de plus en plus ses distances avec la construction européenne et en promouvant une stratégie d’indépendance nationale tous azimuts.

Ce Plan B n’était, au fond, pas moins grandiose que le précédent et il l’avait exposé, dès le mois de décembre 1963, à Alain Peyrefitte dans un échange qu’il convient de citer ici en entier tant il est capital et tant il illustre à merveille toute l’analyse qui précède :

Alain Peyrefitte

Alain Peyrefitte : – « Est-ce que nous pourrons changer de fusil d’épaule ? »
Charles de Gaulle : – « Mais bien sûr ! Croyez-vous que nous ayons besoin du Marché commun pour respirer ? En face de la manœuvre des Anglais, des Américains et des Allemands, notre manœuvre à nous ce sera de dire : « la fin du Marché commun, ça ne nous contrarie pas ». Je n’avais pas été favorable à  l’intégration européenne. Mais dès lors qu’on avait signé le traité de Rome, j’ai pensé, quand je suis arrivé aux affaires, qu’il fallait qu’on l’applique. S’il n’est pas appliqué, la France s’en tirera très bien autrement ».

Charles de GaulleAlain Peyrefitte : – « Il y a une conviction répandue dans les esprits, surtout dans la jeunesse, c’est que, sans l’Europe, la France ne sera plus rien ».
Charles de Gaulle : – « Il est possible que la fin du Marché commun, ce soit justement la fin de ce mythe. Ce serait heureux : il a été forgé par les fumistes qui ont voulu faire croire à l’Europe supranationale. […]
Nous avons voulu faire une politique d’entente avec les Allemands. Si les Allemands nous glissent entre les doigts, eh bien, nous avons les moyens de nous retourner ! Le monde est vaste et la France a un grand jeu à jouer »
(13).

L’apogée

Le Canard enchainé

Reconnaissance du régime de Mao : même le numéro du Canard enchainé de fin janvier 1964 eut du mal à cacher sa surprise… et sa secrète admiration.

« Un grand jeu à jouer » ? En effet. Et c’est ce grand jeu que le fondateur de la France Libre mit en oeuvre, tout au long des années 1964-1968. Ce seront les années de toutes les audaces, de toutes les vérités, de toutes les libertés et de tous les défis.
Il n’est pas inutile d’en rappeler brièvement ici la chronologie tant l’importance des événements, et leur haletante scansion, paraissent désormais irréelles, habitués que nous sommes devenus à ne plus voir à la tête de la France que des ministres fantômes et des présidents dont l’agitation médiatique cache de plus en plus mal qu’ils ont perdu tout vrai pouvoir.
Dès le 27 janvier 1964, il stupéfia la planète en reconnaissant diplomatiquement la République Populaire de Chine, à laquelle l’ensemble du monde occidental préférait à l’époque le régime de Formose ?.

En 1964, reconnaître la Chine de Mao, ce n’était pas seulement faire preuve d’un sens aigu des réalités et de l’avenir, c’était aussi administrer un formidable camouflet diplomatique aux États-Unis et à l’Alliance Atlantique qui exigeaient que tout l’Occident soutienne le régime nationaliste de Chiang Kaï Chek. C’était, par la même occasion, adresser un signal facile à décrypter par toutes les chancelleries de l’Europe du traité de Rome. A nos cinq partenaires, Charles de Gaulle faisait savoir par ce coup d’éclat que la France était suffisamment grande pour envisager des alliances alternatives, s’ils persistaient décidément à se complaire dans le rôle de vassaux de Washington.

Quelques semaines après, le Général de Gaulle s’envolait pour le Mexique (du 16 au 19 mars 1964), où il reçut un accueil populaire d’une telle ferveur qu’il parut même dépasser le gouvernement de Mexico (19). Des millions de personnes en liesse lui réservèrent un accueil aussi extraordinaire lors de sa longue tournée de trois semaines en Amérique du sud en octobre de la même année (20).

1964 : Des millions de latino-américains acclament la voix d’une France souveraine et indépendante de tout bloc

Mexico accueille De Gaulle Général De Gaulle à Quito
« Mexico accueille De Gaulle » Paris Match (n°781) du 28 mars 1964 fait sa Une sur l’accueil inouï réservé à Charles de Gaulle par les mexicains ?

La raison d’un succès international aussi phénoménal ? Charles de Gaulle l’expliqua à son retour, lors du Conseil des ministres du 21 octobre 1964 : « La France s’était retirée [d’Amérique latine] depuis 1914 parce qu’elle avait les reins cassés, parce qu’elle n’avait ni conviction nationale, ni politique ferme, ni capitaux disparus dans l’inflation. Il nous appartient de reparaître et de rassembler les forces nécessaires. […] Il y a dans le monde latin un attachement pour la France à quoi rien ne se compare. […] C’est un fait que ces pays se tournent instinctivement vers le nôtre parce qu’ils sont indisposés par les Américains. La France, c’est le recours. » (21)

L’analyse de Charles de Gaulle ne comportait ainsi pas l’ombre de fatalisme européiste, tout au contraire. Rien ne lui aurait été plus odieux que la propagande contemporaine qui nous assure que le monde devient « multipolaire » et que l’avenir de la France est de se fondre dans un pôle intitulé « Union européenne » parce qu’elle « ne fait plus le poids ». De Gaulle apportait la preuve vivante du contraire ! Il montrait que la « conviction nationale » fondée sur une « politique ferme » de rejet de toute hégémonie permet à la France d’être le porte-parole de la liberté des peuples et des nations, lui assurant ainsi une approbation et une puissance planétaires.

Début 1965, Charles de Gaulle fit de nouveau sensation en rappelant les Américains à leurs engagements de Bretton Woods afin de mettre un coup d’arrêt au hold-up planétaire sur l’épargne mondiale qu’ils commençaient à organiser en creusant le déficit cumulé de leurs paiements courants au-delà de leur encaisse-or (22).

Conférence de presse : Etalon-orDans sa célèbre conférence de presse du 4 février 1965 ?, il réaffirma ainsi, devant les journalistes du monde entier, les justes disciplines de l’étalon-or, et fit procéder dans la foulée à la conversion en métal jaune de stocks de dollars détenus par la Banque de France.

Le 30 juin, sur instruction du général de Gaulle, les représentants de la France cessèrent de participer aux réunions des organes communautaires à Bruxelles afin de mettre un terme à toute atteinte à notre souveraineté nationale. A l’issue de cette « crise de la chaise vide » de huit mois, Charles de Gaulle imposa le Compromis de Luxembourg le 29 janvier 1966.

Construction européenne et retrait de l'OTAN
Ce compromis posait le principe du droit de veto des États membres, cassant ainsi pour un temps (hélas provisoire) l’engrenage supranational de la construction européenne ?.

Un mois et demi après, le 13 mars 1966, la France se retirait du commandement militaire intégré de l’OTAN et imposait la fermeture des bases militaires américaines installées en France depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale (retrait effectif le 1er juillet) ?.

Remarquons une nouvelle fois la chronologie des décisions, la complémentarité des événements, et la cohérence parfaite de la stratégie gaullienne. Le 20 juin 1966, Charles de Gaulle entamait un voyage historique en URSS qui brisait la politique de « containment » que les Anglo-saxons avaient imposée après la Seconde Guerre Mondiale. Il inaugurait ainsi la politique de détente au niveau mondial.

De Gaulle en RussieLa raison de ce nouveau voyage spectaculaire ? n’était pas – faut-il le préciser ? – que Charles de Gaulle se fût soudain converti au communisme. Mais il savait, en excellent stratège, que la France ne pourrait contrer efficacement l’étranglement euro-atlantiste, échafaudé à Washington sous le couvert de « construction européenne », qu’en nouant des coopérations avec des États suffisamment puissants pour y apporter le contrepoids nécessaire. Dans cet équilibre assurant notre liberté, la Russie, fût-elle soviétique, devenait une pièce maîtresse, tout comme la Chine de Mao.

Le 2 juillet 1966, la France procédait à la première explosion d’une bombe atomique dans le Pacifique, suprême symbole d’indépendance nationale.

Discours de Phnom Penh
Le 30 août, le président de la République française se rendait au Cambodge et prononçait le célèbre discours de Phnom Penh devant une foule immense réunie dans le stade de la capitale. Un discours prémonitoire par lequel il mettait solennellement en garde les Américains, devant le monde entier, contre leur enlisement vietnamien ?.

En janvier 1967 s’ouvrait la première Commission Mixte franco-soviétique.

Le 29 mars, la France procédait au lancement à Cherbourg du premier Sous-Marin Nucléaire Lanceur d’Engins (SNLE) français, le Redoutable. Le 7 avril, l’usine de Pierrelatte produisait le premier lingot d’uranium très enrichi (à 90%), prélude à la création de la première bombe thermonucléaire française (bombe H), atout décisif de notre indépendance nationale.

Vive le Québec libreLe 24 juillet, Charles de Gaulle en visite officielle au Canada prononçait depuis le balcon de l’hôtel de ville de Montréal l’un des plus retentissants discours politiques de l’histoire mondiale. En lançant devant une foule en délire « Vive le Québec libre ! », il faisait un pied-de-nez à l’impérialisme anglo-saxon dans sa propre arrière-cour et donnait corps à l’idée de francophonie politique ?.

Le 17 août, le gouvernement légiférait par ordonnances sur l’intéressement des salariés aux bénéfices de l’entreprise, la participation des salariés aux fruits de l’expansion devenant obligatoire dans les entreprises de plus de 100 salariés. De Gaulle ouvrait ainsi la voie à une révolution conceptuelle dans le monde économique, en espérant réconcilier le Capital et le Travail, sorte de troisième voie entre capitalisme et socialisme bien en phase avec le rôle de « Troisième Grand » qu’il voulait donner à la France.

En septembre 1967, pendant un voyage de  près d’une semaine en Pologne, Charles de Gaulle lança son apostrophe sur « l’Europe de l’Atlantique à l’Oural ». Ce n’était pas du tout une profession de foi en faveur d’une Europe supranationale mais un pied-de-nez lancé cette fois-ci aux Soviétiques pour réclamer la liberté des nations de l’est européen et la dissolution des deux grands blocs.

En 1968 enfin, après l’interlude des événements de mai largement attisés par les services américains, la France faisait exploser sa première bombe thermonucléaire (à Fangataufa le 24 août), et Charles de Gaulle pouvait alors affirmer sereinement à la face du monde, le 10 septembre :

« La France n’a jamais cessé de travailler à mettre un terme au système des deux blocs ».

A défaut d’avoir pu faire de la construction européenne une Europe française, Charles de Gaulle avait fait de la France le porte-parole de la liberté du monde.


(17) Alors qu’Alain Peyrefitte lui indiquait que les journalistes ne croyaient pas dans la capacité de la France de remettre en cause le Marché Commun, Charles de Gaulle lui répondit : « Mais si ! Il ne faut jamais se laisser acculer à une situation où on n’a pas de solution de rechange ! Il y a déjà un projet tout trouvé. […]
C’est que l’on maintienne sous forme de traité de commerce ce qui est acquis dans le Marché commun et que l’on continue dans la même voie par des traités de commerce bilatéraux ou multilatéraux. Ces traités, nous les négocierons durement dans l’optique de nos seuls intérêts »
. C’était de Gaulle, Fayard, 1997, tome 2, p.246

(18) Ibid pp. 253 – 254

(19) Cf. le compte-rendu volontairement sobre qu’en fit Maurice Couve de Murville, ministre des affaires étrangères, lors du Conseil des ministres du 25 mars 1964 : « Le premier jour était spectaculaire mais il n’y avait encore rien là d’anormal. C’était l’accueil entre l’aérodrome et la place de la Constitution. Il y avait beaucoup de monde, de l’ordre du million de personnes. L’apparition des deux Présidents de la République sur le balcon du Palais national où il est de tradition que seul le Président mexicain paraisse une fois par an a provoqué l’enthousiasme sur la place du Zocalo, noire de monde. En outre [le Général de Gaulle] s’est adressé à la foule en espagnol. Alors se sont déclenchés des phénomènes exceptionnels. Partout un accueil de plus en plus chaleureux, qui ne semblait pas organisé mais spontané ou plutôt contagieux. A l’université des dizaines de milliers d’étudiants étaient massés dans un certain désordre… » C’était de Gaulle, Fayard, 1997, tome 2, pp. 514 – 515

(20) Tournée qui le conduisit au Venezuela, en Colombie, en Équateur, au Pérou, en Bolivie, au Chili, en Argentine, au Paraguay, en Uruguay, et enfin au Brésil.

(21) C’était de Gaulle, Fayard, 1997, tome 2, pp. 520 – 521

(22) Il témoignait là encore d’une formidable capacité d’analyse et de prévision puisque ce sont les dérèglements financiers majeurs des États-Unis – en croissance continuelle depuis qu’ils ont brisé les Accords de Bretton Woods le 15 août 1971; qui ont conduit le système financier à la crise mondiale de 2008. Cette crise ne cesse de s’aggraver au moment où ces lignes sont écrites et a conduit plusieurs chefs d’État à réclamer « un nouveau Bretton Woods », sans être d’ailleurs capables de donner la moindre substance à cette demande incantatoire

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Union populaire républicaine. La France doit sortir de l’Union européenne, de l’euro et de l’Otan.

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