3. 1958 – 1962 : deux raisons majeures pour ne pas dénoncer le traité de Rome

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Lorsqu’il revint au pouvoir en 1958 dans le contexte de la paralysie des institutions de la IVe République et du drame algérien, Charles de Gaulle décida, il est vrai, de ne pas remettre en cause le traité de Rome, ratifié un an avant son retour aux affaires. Mais pourquoi cela ?

Pour deux raisons majeures, l’une d’ordre stratégique et l’autre de nature tactique, que le général analysa avec l’oeil froid de l’excellent militaire qu’il était resté.

La première raison, c’est que le Traité de Rome ne concernait alors qu’une « Europe des Six » dont la France était, de très, très loin, la puissance dominante.

Il suffit pour le comprendre de se replacer dans le contexte de 1958 :

images Traité de Romea)- la France était non seulement le pays le plus vaste de cette Europe des Six mais elle possédait encore toutes ses colonies africaines, ce qui faisait d’elle un géant territorial et humain face à ses cinq partenaires ?. C’était aussi le seul des six États à avoir le statut de grande puissance puisque le seul à détenir un siège de membre permanent (avec droit de veto) au Conseil de Sécurité des Nations-Unies. C’était également le seul dont la langue fût parlée sur tous les continents.
Enfin, le 13 février 1960, la France accrut encore prodigieusement sa suprématie parmi les Six puisqu’elle en devint la seule puissance nucléaire, en réussissant sa première explosion atomique dans la région de Reggane (Sahara) ?.

b)- les trois pays du Benelux (Belgique, Pays Bas, Luxembourg) ne pesaient pas grand-chose, d’abord parce que ce sont trois petits pays, ensuite parce que le Royaume Uni (dont le Benelux est en quelque sorte l’hinterland naturel sur le continent) restait en dehors de la CEE.

c)- l’Allemagne était coupée en deux et demeurait un nain politique. Contrainte à la plus extrême discrétion après les atrocités nazies, elle était prête à payer bien des choses et à accepter bien des compromis pour tenter de redorer peu à peu sa réputation internationale.

d)- l’Italie, enfin, était un pays en partie sous-développé, handicapé par la faiblesse de son État central, la grande pauvreté de son Mezzogiorno, la fragilité de ses institutions, son peu de rayonnement diplomatique international, et sa récente histoire fasciste. Comme l’Allemagne, l’Italie appartenait au camp des vaincus de la Seconde Guerre mondiale et ne pouvait, déjà de ce fait, prétendre jouer les premiers rôles.

Ve RépubliqueEn 1958, Charles de Gaulle pouvait donc constater que le rapport de force au sein de l’Europe des Six était exceptionnellement favorable à notre pays. La France dominait les cinq autres États-membres de pratiquement tous les points de vue : territorial, militaire, historique, politique, géopolitique, culturel, agricole, moral et international. Il n’y avait que dans le seul domaine économique, et plus spécialement industriel, que l’Allemagne de l’ouest faisait mieux. En outre, de Gaulle n’ignorait nullement que son propre prestige international était immense du fait de son rôle pendant la guerre, et qu’il venait d’être encore renforcé par le rétablissement de l’autorité de l’État et la création de la Ve République ?.

L’ensemble de cette situation permettait de prendre son temps pour réfléchir à ce qu’il fallait faire du traité de Rome, ratifié quelques mois auparavant. Des décisions précipitées s’imposaient d’autant moins que la construction européenne n’en était qu’à ses balbutiements. Il était donc sage d’étudier l’affaire sous tous les angles avant de déterminer la suite à lui donner.

La deuxième raison, plus tactique que la précédente, pour laquelle de Gaulle temporisa, c’est que la France avait besoin d’unité nationale pour régler le drame algérien.

Arrivé au pouvoir en 1958 dans les conditions que l’on sait, Charles de Gaulle, tout « Homme du 18 juin » qu’il fut, n’en devait pas moins rallier à lui une majorité pour le soutenir. Telle est la règle de la démocratie, qu’il avait d’ailleurs eu l’amère expérience de mesurer sous tous ses aspects pendant les douze années de « traversée du désert » qu’il venait de vivre. Or son parti, l’UNR devenu ensuite l’UDR, n’était pas majoritaire en voix dans le pays.

L’élargissement de son assise électorale était d’autant plus nécessaire qu’il fallait finir la guerre d’Algérie, ce conflit dont le général savait qu’il était attisé en sous-main par les Russes et par les Américains contre la France. Il fallait donc couper court dans l’urgence aux dérives politiques et militaires qui dressaient les Français les uns contre les autres et qui nous menaient tout droit à la guerre civile, comme en porta témoignage la tentative de putsch à Alger. Le soutien des communistes, inféodés à Moscou, et de la gauche étant exclu, Charles de Gaulle ne pouvait élargir sa majorité qu’en composant, nolens volens, avec le MRP et les démocrates-chrétiens pro-européens.

Pendant les quatre années que dura cette période (du 13 mai 1958 jusqu’aux Accords d’Évian de 1962), de Gaulle n’avait donc pas les moyens politiques de heurter frontalement le MRP sur la question européenne. Ayant trop besoin d’unité nationale, il garda donc un profil bas sur ce sujet.

Mais, dès que la guerre d’Algérie fut finie, cette seconde raison perdit soudain de son importance. Charles de Gaulle prit alors à bras-le-corps la question européenne, sans plus s’embarrasser des états d’âme du MRP.

De Gaulle et l'Europe intégréeLa chronologie des événements en fournit la preuve : les Accords d’Evian furent signés le 18 mars 1962 et ratifiés par référendum le 8 avril. A peine cinq semaines après, le 15 mai, Charles de Gaulle mit les pieds dans le plat de la « construction européenne » lors d’une conférence de presse restée célèbre ?. Avec une justesse d’analyse réellement prophétique, il y dénonça publiquement l’Europe intégrée, et implicitement la puissance américaine qui en tirait les ficelles (4). L’impact international de cette déclaration fut énorme et les députés MRP quittèrent le gouvernement sur-le-champ.


(4) « Dans cette Europe « intégrée » comme on dit, il n’y aurait peut-être pas de politique du tout. Cela simplifierait beaucoup les choses. En effet, dès lors qu’il n’y aurait pas une politique faute qu’on puisse en imposer une à chacun des Six États, on s’abstiendrait d’en faire. Mais alors peut-être ce monde se mettrait-il à la suite de quelqu’un du dehors qui, lui, en aurait une. Il y aurait peut-être un fédérateur, mais il ne serait pas Européen ».
Conférence de presse de Charles de Gaulle – 15 mai 1962 – Palais de l’Élysée

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