5. 1962 – 1964 : les stratagèmes gaulliens et leur échec

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Pour contourner cet obstacle monumental, il eut recours à deux stratagèmes.

Le premier stratagème consista, comme le fait tout bon stratège, à ne jamais exposer publiquement sa stratégie.

Pour brosser le futur qu’il entrevoyait pour la construction européenne, de Gaulle évoquait tour à tour une « Europe des Etats », ou une « Europe indépendante », ou encore une « Europe européenne ». A chaque fois, les observateurs se perdaient en conjectures sur la signification exacte de ces formules. Mais il ne s’agissait que d’euphémismes. Car ce que le fondateur de la Ve République avait à l’esprit était indicible, et pour cause : ce qu’il visait, c’était une Europe française, qui se serait opposée à la fois à l’Europe soviétique située derrière le Rideau de fer et à l’Europe américaine refoulée dans les limites du seul Royaume-Uni.

Comme il l’expliqua un jour à Peyrefitte, de Gaulle avait déjà tenté de faire renaître cette Europe française en sollicitant l’appui de Staline. Mais celui-ci « ne voulait pas entrer dans mes vues pour l’Europe occidentale. Il avait déjà plus ou moins fait un marché secret avec Roosevelt, lequel marché a été conclu à Yalta quelque temps après » (8). Conscient de la difficulté, de Gaulle savait pertinemment que, s’il parvenait à bâtir cette Europe française, ce ne serait qu’en l’imposant de haute lutte contre Washington et Londres car « les Anglo-Saxons ne voulaient à aucun prix voir la France la première en Europe. Ils ont donc tout fait pour l’empêcher » (8).

Les pistes étant brouillées par des euphémismes, le second stratagème consista, sur la foi de ces projets « d’Europe indépendante » ou « d’Europe européenne », à développer une énergie considérable pour tenter de couper les liens de subordination que les cinq autres États membres de la CEE entretenaient avec les États-Unis d’Amérique.

Le pari du président français était que, s’il parvenait à opérer ce découplage autant psychologique que politique et militaire, les cinq États rechercheraient un autre mentor pour les protéger de l’URSS, et celui-ci ne pourrait être que la France. Ils se tourneraient d’ailleurs d’autant plus nécessairement vers Paris que nous disposerions de notre propre force de frappe nucléaire. C’est ce calcul de joueur d’échecs que de Gaulle confia sans fioritures à Peyrefitte : « Dans cette Europe, en réalité, nous tiendrons les rênes parce que nous aurons la bombe » (9).

De Gaulle et le traité franco-allemand

Adenauer et De Gaulle après la signature du traité franco-allemand

On voit ainsi se dessiner la stratégie profonde qui explique les plus grandes décisions de Charles de Gaulle au début des années soixante :

? sa volonté coûte que coûte de bâtir une force de frappe indépendante des États-Unis ;

? son acharnement à refuser l’entrée de la Grande-Bretagne dans la CEE, car il mesurait parfaitement à quel point l’admission des Britanniques ruinerait de l’intérieur sa tentative de prise de judo ;

? et son acharnement non moindre à tenter de séparer l’Allemagne de l’Ouest de son protecteur américain, en particulier en l’invitant à une alliance étroite avec le traité de l’Elysée du 22 janvier 1963 ?.

De Gaulle crut-il vraiment qu’il parviendrait à son projet grandiose ? Ce n’est pas sûr. Il n’est même pas exclu qu’il ait secrètement jugé que la partie était perdue d’avance. Mais, avec l’honneur et le courage du militaire prêt à tout endurer et tout tenter pour la grandeur de la France, il ne voulait pas tirer trop vite un trait sur ce qui pouvait être une chance historique, aussi minime fût sa probabilité de réussite.

Ayant rapidement fait son deuil du ralliement des Néerlandais et des Belges, il avait reporté tous ses espoirs sur l’Allemagne à partir du début 1963. Il espérait que la France pourrait, avec elle, « faire à deux ce que les Belges et les Hollandais nous ont empêchés de faire à Six » (10).

Les Allemands, certes, ne jouaient pas le jeu, et il ne le voyait que trop bien. Mais, comme le rapporte de façon pathétique Alain Peyrefitte, de Gaulle fit stoïquement, pendant des mois, semblant de ne pas le voir : il « faisait comme si » (11). Sa patience ne l’empêchait pas de constater avec lucidité que « la difficulté, c’est que les colonisés ne cherchent pas vraiment à s’émanciper [des Américains.] » (12).

Ses nombreuses tentatives pour que l’Allemagne et la France « soient ensemble l’embryon d’une Europe indépendante » (13) se révélèrent infructueuses et il dut se rendre peu à peu à l’évidence. Comme il l’avoua en confidence fin 1964 : « les Allemands se conduisent mal. Ils se mettent complètement à la botte des Américains. Ils trahissent l’esprit du traité franco-allemand. Et ils trahissent l’Europe » (14). Sous-entendu : ils préfèrent être les vassaux des Américains plutôt que nos adjoints, ce qui ruine mon projet d’Europe…française.

Cette maturation profonde de la pensée de Charles de Gaulle, au cours des années 1963-1964, sur le lien franco-allemand et sur l’Europe, est systématiquement occultée par la propagande contemporaine (15). Elle est pourtant essentielle car elle est l’histoire d’une déception définitive.
Celle d’un homme qui avait tenté de redonner vie à la « Grande nation » en replaçant l’Europe occidentale sous influence française ; et qui dut se résoudre à admettre que son projet grandiose ne marcherait jamais, faute de rencontrer l’accord des autres États de l’Europe des Six, au premier chef de l’Allemagne, tous inféodés aux Américains. « Les Allemands avaient été mon grand espoir, ils sont mon grand désappointement » résuma-t-il ainsi sombrement à Peyrefitte, un jour de novembre 1965 (16).


(8) C’était de Gaulle, Fayard, 1997, tome 2, Partie III, p. 261
(9) Ibid, p.262
Charles de Gaulle précise dans la même confidence que « Les Allemands, ça les embête de nous être
inférieurs. Dans notre attelage, ils ne sont pas le cheval de tête, ça les embête »
.
(10) Ibid, titre p.219
(11) Ibid, p.230
(12) Ibid, p.15
(13) Ibid, partie III, titre du chapitre 6, p. 238
(14) Ibid, p.270
(15) cf. notamment les citations de Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy reprises supra, page 3
(16) Ibid, p.305