4. Une grandiose prise de judo géopolitique

Télécharger en PDF
Lecture : 4 min

En agissant ainsi, l’Homme du 18 juin avait été à la hauteur de son personnage et de son destin. Mais la démission brutale des ministres MRP lui rappelait qu’il ne lui en fallait pas moins, encore et toujours, disposer d’une majorité. Cette contrainte incitait donc à faire preuve d’habileté face à cette construction européenne, encore balbutiante mais ardemment soutenue par une grande partie de la presse ainsi que par l’église catholique, encore très influente à l’époque. De Gaulle devait donc trouver un moyen de libérer la France de l’instrument de domination américaine qu’était en réalité le projet d’Europe fédérale – il l’avait compris et il venait de le dénoncer publiquement – tout en donnant le sentiment de ne pas rejeter d’emblée l’idée même de construction européenne.

Quelques mois après cette retentissante conférence de presse, il exposa en confidence à Alain Peyrefitte cette quadrature du cercle et le moyen qu’il avait imaginé pour tenter de la résoudre : « Nous avons procédé à la première décolonisation jusqu’à l’an dernier. Nous allons passer maintenant à la seconde. Après avoir donné l’indépendance à nos colonies, nous allons prendre la nôtre. L’Europe occidentale est devenue, sans même s’en apercevoir, un protectorat des Américains. Il s’agit maintenant de nous débarrasser de leur domination » (5).

L’idée grandiose sous-jacente était la suivante. Comme dans les arts martiaux, de Gaulle se proposait d’utiliser la force de l’adversaire contre lui-même. En retournant spectaculairement au profit de la grandeur de la France cette construction européenne que Washington avait justement conçue pour être l’instrument de sa vassalisation.

Par quel miracle ? En transformant l’Europe des Six en un « glacis français » – pour parler comme les stratèges – c’est-à-dire une zone d’influence française qui « s’enfoncerait comme un coin entre les deux Blocs » (6), américain et soviétique, qui se partageaient le Vieux Continent depuis 1945.

De Gaulle n’avait jamais oublié l’humiliation de Yalta : les Anglo-Américains d’un côté, les Russes de l’autre, et lui, l’incarnation de la France Libre, qui n’avait pas même été invité. Or voici que l’Histoire lui offrait peut-être une revanche extraordinaire, qu’en bon stratège militaire il devait tenter de saisir : puisque la France était le plus puissant et le plus influent des États de l’Europe des Six, celle-ci pourrait devenir un démultiplicateur de puissance pour notre pays si les Cinq autres acceptaient de se ranger derrière elle.

Il ne s’agissait donc pas du tout de dissoudre la France pour faire l’Europe, oh certes pas !, mais au contraire d’utiliser la machinerie européenne pour refaire la grandeur de la France. Toujours taraudé par l’idée du Grand Siècle où toutes les cours d’Europe s’exprimaient en français et imitaient Versailles, Charles de Gaulle rêva de voir la France redevenir la « Grande Nation » qui donnerait le « la » à l’Europe entière et se hisserait, ipso facto, au rang de « Troisième Grand », capable de tenir la dragée haute aux USA et à l’URSS.

Projet grandiose, un peu fou ? « Comment gagner en face des États-Unis ou de l’Union soviétique ? Nous ne faisons pas le poids… » osa lui demander un jour, un peu incrédule, Alain Peyrefitte. « Il en est des Jeux Olympiques comme de la grande politique. Ce n’est pas la dimension, ce n’est pas la masse qui compte le plus. C’est l’organisation, c’est la volonté » lui rétorqua, souverain, le fondateur de la France libre avant de poursuivre : « Voyez-vous, la France n’est plus un mastodonte. Elle n’est pas à la taille des deux pays qui le sont devenus. Mais elle peut, de nouveau, avec ses dimensions modestes, jouer un rôle de grande puissance. […] Le jeu de la France consiste à placer nos efforts à l’endroit où ils produisent le plus d’effet » (7).

« Placer nos efforts à l’endroit où ils produisent le plus d’effet » ? C’est bien à une métaphore d’art martial que de Gaulle avait spontanément recours pour décrire sa stratégie secrète. Mais pour que cette grandiose prise de judo géopolitique réussisse contre le géant américain, encore fallait-il convaincre nos partenaires de l’Europe des Six de se laisser faire. C’était évidemment là la faille essentielle du projet, et son concepteur le savait.


(5) Propos tenu le 4 janvier 1963, C’était de Gaulle, Fayard, 1997, tome 2, Partie III, p. 15.
(6) C’était de Gaulle, Fayard, 1997, tome 2, Partie III, p. 205
(7) Ibid, p.101

Aidez-nous ! Partagez :