7. Conclusion : Redonnons à de Gaulle son vrai visage

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Au terme de cette analyse, Charles de Gaulle réapparaît dans toute sa vérité. Revenu au pouvoir en 1958, il a dû, dans des conditions extraordinairement difficiles, rétablir l’autorité de l’État, réformer les institutions et mettre un terme à la Guerre d’Algérie. Compte tenu des urgences de l’heure et de l’absolue nécessité de préserver l’unité nationale, il ne pouvait raisonnablement pas commencer par dénoncer le traité de Rome, qu’il n’avait certes ni négocié ni approuvé, mais qui, n’ayant été ratifié que quelques mois auparavant, n’avait pas même encore commencé à produire ses effets.

Sitôt la guerre d’Algérie terminée, de Gaulle a voulu sortir la France des griffes de la construction d’une Europe fédérale dans laquelle il avait parfaitement compris que les États-Unis voulaient l’étouffer. Compte tenu des oppositions internes, fortement soutenues par les États-Unis, le Vatican, une grande partie de la presse, le MRP et les milieux d’affaires, le chef de la France Libre, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, a alors tenté un formidable pari : essayer de subvertir de fond en comble la construction européenne, pour en faire non plus le glacis atlantiste conçu par Washington, mais une machine redonnant à la France un rôle moteur et pivot en Europe, non seulement contre l’Union soviétique mais aussi contre les États-Unis.

Affiche électorale De Gaulle

Affiche électorale pour l’élection présidentielle de décembre 1965.

Le rapport des forces international ne rendait pas cette idée absurde et elle pouvait même avoir des chances de l’emporter si nos partenaires, au premier rang desquels l’Allemagne, acceptaient de choisir Paris contre Washington. Mais dès 1964-1965, le général comprit que c’était peine perdue : les autres membres de la CEE étaient des « colonisés » qui entendaient le rester.

Avec une foi inébranlable dans la grandeur de la France, l’Homme du 18 juin décida alors de revoir entièrement sa stratégie, en jouant le jeu des alliances de revers, un peu comme l’avait fait François Ier avec Soliman le Magnifique pour desserrer l’étau de l’Empire des Habsbourg.

La fin de sa présidence fut ainsi le théâtre d’une éblouissante apogée. Après avoir cassé le fatal engrenage fédéraliste européen, il fit sortir la France du commandement militaire intégré de l’OTAN. Puis, de Moscou à Mexico, de Montréal à Varsovie, et de Phnom Penh à Mururoa, Charles de Gaulle fit de la France le symbole même de l’indépendance nationale contre l’hégémonie américaine et, partant, le porte-parole de la liberté des peuples du monde entier. Le divorce fut alors consommé avec l’idée même de « construction européenne ».

L’Europe ne fut ainsi jamais une fin pour de Gaulle, mais un simple moyen, tenté puis vite abandonné, pour redonner à la France le « rang » qui devait être le sien.

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En sortant telle ou telle phrase de son contexte, et en feignant d’y voir une pensée stratégique alors qu’il ne s’agissait que de l’une de ces formulations de circonstance qu’un dirigeant politique est parfois obligé de concéder, certains responsables actuels ont l’audace de faire de Charles de Gaulle une sorte d’émule de Jean Monnet, qui n’aurait eu de cesse de bâtir l’Europe pour y fondre une France jugée trop petite pour le monde d’aujourd’hui.

Mais la supercherie éclate dès que l’on relit ses conférences publiques ou ses propos privés, ou dès que l’on réfléchit aux décisions qu’effectivement il prit, tout particulièrement à partir de 1964.

A chaque fois que la supranationalité menaça l’indépendance et la souveraineté de la France, il y mit immédiatement le holà. Ayant toujours refusé l’entrée du Royaume-Uni dans l’Europe pour les raisons que l’on a décrites, le fondateur de la France Libre n’aurait a fortiori jamais accepté tout ce qui suivit cette funeste décision prise par Georges Pompidou en 1972. Jamais l’Homme du 18 juin n’aurait accepté le principe même d’une « Union européenne » avec son hymne et son drapeau. Car ces symboles d’un État-continent, apparus au cours des années 80 puis officialisés avec le traité de Maastricht, et toute la mécanique qui le sous–tend, sont exactement la quintessence de tout ce qu’il combattit. Il faut plaindre ceux qui osent affirmer le contraire : ils ne le font que pour de sordides raisons.

Depuis Valéry Giscard d’Estaing, tous les présidents français invoquent comme une ritournelle le « moteur franco-allemand » établi par de Gaulle au début des années 60 pour essayer de démontrer que le chef de la France Libre était un ardent partisan de la construction européenne (23) , Ce faisant, ils ne comprennent pas – ou plutôt : font semblant de ne pas comprendre – que ce lien franco-allemand visait à découpler l’Allemagne des États-Unis et non pas le contraire : assujettir la France à une Europe anglo-saxonne dominée par les États-Unis. A cet égard, l’Alliance germano-américaine pour le XXIe siècle, signée en 2004 par le chancelier Schröder et le président George W. Bush, a achevé de montrer que le « moteur franco-allemand » fonctionne à rebours de ce qu’avait espéré Charles de Gaulle au début des années 60, raison pour laquelle le même Charles de Gaulle lui avait d’ailleurs préféré les moteurs franco-russe, franco-chinois, franco-québécois, franco-arabe et franco-latino-américain à partir de 1964-1965. (24).

Quant aux responsables, ici ou là, qui se prévalent de Charles de Gaulle pour s’affirmer « pro européen » et réclamer, sans autre précision, une « autre Europe » qui serait une « Europe des patries » ou une « Europe des nations », ils méconnaissent – ou font semblant de méconnaître – que ces formules n’étaient que des euphémismes pour désigner une Europe sous influence française. Ils ne voient pas – ou font semblant de ne pas voir – que c’est justement cette stratégie « d’autre Europe » que de Gaulle a tentée, avec tous les atouts dont lui disposait (et dont eux ne disposent pas), puis qu’il a abandonnée à partir de 1965 lorsqu’il en a constaté l’impossibilité radicale et définitive.

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Être fidèle de nos jours aux enseignements de Charles de Gaulle ce n’est pas s’affirmer « gaulliste » (25). C’est méditer tout le cheminement intellectuel et politique de cette grande figure de l’Histoire de France et comprendre en quoi elle s’inscrit dans la dynamique bimillénaire de tout un peuple – celle du refus constant de se soumettre à tout Empire.

Dès 1963, Charles de Gaulle avait entr’aperçu ce que serait le grand drame de la France au début du XXIe siècle et il nous avait par avance indiqué le chemin :

« S’il fallait choisir entre l’indépendance et le Marché Commun,
il vaudrait mieux l’indépendance que le Marché Commun »
(26).

Les événements, une fois encore, se sont chargés de lui donner raison. Laissons donc à d’autres les attrape-nigauds de « l’autre Europe » et appliquons son ultime conseil : la France doit reconquérir sa liberté et son indépendance et, pour cela, elle doit quitter l’Europe au plus vite.


(23) cf. notamment les citations de Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy reprises supra, page 3

(24) L’Alliance germano-américaine pour le XXIe siècle, signée le 27 février 2004 à Washington entre le chancelier Schröder et le président George W. Bush, confirme s’il en était besoin que l’Allemagne considère la relation avec les États-Unis comme la plus stratégique de toute sa diplomatie. Ce document définit les objectifs communs de ces deux pays : élargissement et unité politique de l’Europe, ralliement des pays du Proche et Moyen-Orient au partenariat transatlantique, etc. La France est totalement mise à l’écart de ce partenariat.

(25) L’adjectif n’ayant pas fait l’objet d’un dépôt de brevet, tout le monde peut s’auto-proclamer « gaulliste » et aller se faire prendre en photo avec un air inspiré à Colombey. Un certain nombre d’européistes ou de « souverainistes pour une Autre Europe » ne se gênent d’ailleurs pas.

(26) C’était de Gaulle, Fayard, 1997, tome 2, pp. 253 – 254