Un article du grand quotidien allemand « Die Welt » : DES PRIX NOBEL CRITIQUENT LA DOMINATION ALLEMANDE EN EUROPE.

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Vincent Brousseau, responsable national de l’UPR en charge des questions monétaires et du rétablissement du franc, a traduit pour nos lecteurs un article aussi intéressant que révélateur paru le 28 août dernier dans le grand quotidien de référence allemand « Die Welt » (traduction : « Le Monde »).  Comme d’habitude, sa traduction fait l’objet des réserves d’usage.

Des Prix Nobel critiquent la domination allemande en Europe

Par Anja Ettel, Holger Zschäpitz, Lindau

La monnaie commune européenne compte peu d’amis parmi les lauréats du prix Nobel d’économie.

[NdT :

1°) L’expression « die Gemeinschaftswährung » est généralement traduite en français par « monnaie unique » ; mais ce n’est qu’une traduction approximative car la traduction littérale est « monnaie commune », de même que « Gemeinschaftsraum » désigne une salle commune

2°) En réalité, le Prix dit « Nobel d’économie » n’a pas été créé par Alfred Nobel,  mais par la Banque centrale de Suède en 1968. Son nom officiel est « Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel ».  ]

Pour eux, l’euro ne peut être sauvé que si l’Europe se réinvente. Quant à l’Allemagne, elle doit renoncer à sa puissance – ou bien quitter l’UE.

L’euro est orienté tendanciellement à la hausse : il vient juste d’atteindre son cours le plus haut [par rapport au dollar NdT] depuis le début de 2015. Rien que depuis avril, le cours du dollar a baissé de 10 centimes. L’euro vaut aujourd’hui 1,1924 dollar. Cependant, les lauréats du Nobel d’économie n’y voient pas la fin de la longue crise de la monnaie unique. Bien au contraire, leur jugement est clairement pessimiste.

La cause de la forte reprise de l’euro au cours des derniers mois tient au débouclement des positions de grands investisseurs. Les « hedge-funds » en particulier ont pris, ces derniers mois, toujours plus de positions longues sur l’euro [ NdT : c’est-à-dire acheteuses d’euros et vendeuses de dollars sur les marchés à terme]. Cela signifie qu’ils parient sur des gains à court terme sur l’euro.  Les positions dans ce sens dépassent les positions dans l’autre sens de 88000 lots [ NdT : chaque lot représente un montant de 1 250 000 € ].

Parmi les investisseurs à comportement spéculatif, on ne sent plus guère trace de pessimisme sur l’euro. Source: Infografik Die Welt

Une stabilité durable de la zone euro ne peut exister que si l’Europe se détourne de ses péchés du passé et se réinvente. Un pays tout particulièrement doit confronter ses démons : l’Allemagne. L’unique autre choix possible que peut faire ce pays est de quitter l’euro.

Coresponsabilité allemande dans le surendettement des États

Comme l’a dit Roger Myerson, prix Nobel 2007, à Die Welt : « C’est tous ensemble que nous avons permis la constitution de cette montagne de dettes : nous devons maintenant tous ensemble en reconnaître la responsabilité ». Il indique que les banques sont incitées par les régulations à acheter des emprunts d’État, ce qui a permis aux États de laisser filer leur endettement.

Au premier chef, ce sont les banques italiennes qui ont planqué dans leurs bilans de grandes quantités de dettes de leur État, ce qui rend difficile un nouveau départ pour les finances de cet État.  Myerson, spécialiste reconnu de la théorie des jeux, recommande de briser le cercle vicieux dû aux relations incestueuses entre banques italiennes et État italien, qui pourrait, en cas de crise, entraîner dans les abysses d’autres États membres de la zone euro.

 

Les banques centrales devraient voler au secours des États

Pour Myerson, la solution est simple : Une institution européenne, comme la BCE, devrait racheter les dettes d’État. « Ce n’est que par une action concertée de désendettement que l’euro pourra survivre. Et ceci, à son tour, ne peut fonctionner que si l’Allemagne surmonte ses réticences ».

Source: picture alliance / dpa

Christopher Pissarides insiste lui aussi sur le rôle spécial de l’Allemagne comme principale économie de la zone et donc comme décisionnaire. Ce prix Nobel 2010 reproche à l’Allemagne d’avoir de facto pris le pouvoir en Europe. «  Pratiquement rien ne peut se faire sans l’accord du gouvernement allemand », a-t-il déclaré à Die Welt. Cet économiste chypriote, qui enseigne à la London School of Economics, attribue la responsabilité de cet état de choses à l’ancien président français François Hollande.

 

« L’Allemagne a exporté son chômage »

Antérieurement, il y avait en Europe un équilibre entre les puissances de la France et de l’Allemagne, mais Hollande, affaibli par son impopularité, a laissé l’Allemagne acquérir la suprématie sur l’euro. « L’Allemagne a particulièrement profité de l’euro faible pour exporter son propre chômage vers d’autres États de la zone », affirme Pissarides. Maintenant, Berlin ne devrait plus s’opposer à une intégration renforcée entre les États de la zone euro, même si, bien évidemment, cela lui en coûtera quelque chose.

On retrouve dans les critiques des économistes britanniques et américains toujours ce point récurrent : la plupart des États de la zone ont vu leur économie se renforcer depuis 1999, sauf la Grèce et l’Italie qui n’ont eu pratiquement aucune croissance. Source: Infografik Die Welt

Quoi qu’il en soit, la politique allemande vis-à-vis de l’euro compte peu de fans parmi les Nobels. On l’a vu de façon flagrante lors de leur rencontre au séminaire de Lindau. Le Nobel 1997 Myron Scholes, né au Canada, a ainsi ironisé sur l’influence excessive de l’Allemagne dans la zone euro, en qualifiant celle-ci de la « prétendue zone euro ». Pour ces économistes, d’esprit essentiellement anglo-saxon et qui comptent beaucoup d’eurosceptiques de la première heure, l’avenir de l’euro dépend presque exclusivement de l’Allemagne.

 

Une sortie [ NdT : de l’Allemagne de l’euro ] serait peut-être le meilleur choix pour tous

Cela dit, les économistes présents à Lindau ne font pas porter sur la plus grande économie de la zone euro la responsabilité première des crises de l’euro à répétition : James Mirrlees, Nobel 1996, voit dans les structures rigides de la monnaie européenne le premier problème[1].

Le prix Nobel britannique James Mirrlees, né en 1936, considère que l’Allemagne constitue le problème de l’Union monétaire. Cependant, une sortie devrait être soigneusement préparée. Source: Julia Nimke/Lindau Nobel Laureate Meeting

« Peut-être vaudrait-il mieux que l’Allemagne quitte l’euro. » Le Nobel britannique admet qu’un tel scénario entraînerait des coûts aussi énormes que difficiles à prévoir. « On doit d’abord très précisément réfléchir au processus de sortie que l’on veut mettre en œuvre », dit-il.

Le théoricien des jeux Myerson a développé sa propre idée de la manière dont l’Europe pourrait se sortir de cette pagaille.  Lui, dont les recherches ont porté sur les mécanismes propres à inciter les agents économiques à atteindre un objectif donné, ne sait que trop bien qu’une remise de dette devra accompagner toute réforme globale de l’Union monétaire. Ce n’est qu’ainsi que l’on peut éviter une renaissance de la spirale des dettes.

 

L’idée des « dettes pécheresses » : une solution à tous les problèmes ?

Pour l’économiste américain, il est avant tout crucial que les solutions soient cohérentes dans le temps[2]. En clair : les promesses et les accords, une fois conclus, doivent être honorés même en cas de crise. C’est justement ce qui n’a pas été le cas pendant la crise de l’euro de 2010.  La clause dite de « non-renflouement » (« No-Bailout »), qui était censée interdire que les États individuels ne soient financièrement secourus  par la communauté des autres, a été ignorée. Cela contrevient justement à ce principe de cohérence dans le temps.

Une probabilité de 11%, que l’Italie devienne insolvable. En revanche, il ne faut pas s’attendre, dans les 5 ans qui viennent, à ce que l’Allemagne fasse banqueroute. Source: Infografik Die Welt

Myerson a une nouvelle proposition, qui est supposée mieux fonctionner : l’introduction de ce qu’il appelle les titres de dettes « pécheresses ». Un État devrait toujours émettre ceux-ci lorsque qu’un accroissement de son endettement lui fait dépasser la limite permise pour son déficit. De tels titres de dettes « pécheresses » auraient une séniorité[3] moindre et ne devraient pas être comptabilisés par les banques comme investissements sans risque, alors que c’est normalement le cas pour les titres de dette d’État. De ce fait, cette nouvelle sorte de titre aurait automatiquement des taux d’intérêt plus élevés. Un surendettement deviendrait de ce fait très cher et donc peu attractif pour le ministère des Finances.

L’idée de devises parallèles trouve peu de soutiens

La proposition d’introduire une devise parallèle à l’euro, qui fait comme d’habitude sa réapparition lorsqu’il est question du surendettement de l’Italie, ne rencontre en revanche pas les faveurs des Nobels. « Avec une telle opération, un pays aurait déjà un pied en dehors de l’euro. Si ça fonctionnait, qui empêcherait le pays de sortir complètement de l’euro ? » a ainsi déclaré Pissarides à Die Welt.

De tous les pays de la zone euro, l’Italie est de loin celui qui a la plus grosse montagne de dettes. Rome doit 2,3 billions d’euros. L’Allemagne, selon l’Office fédéral de la statistique, n’arrive quant à elle qu’à deux billions. Du fait de la taille beaucoup plus grande de son économie et aussi de sa base d’imposition, les dettes de l’Allemagne sont plus faciles à supporter que celles de l’Italie. À  quoi s’ajoute le fait que les investisseurs demandent à la botte italienne des intérêts notablement plus élevés, ce qui contribue encore à rendre la dette difficile à supporter.  .

Les intervenants du marché financier estiment maintenant la probabilité de faillite de l’Italie à plus de 11%. Le risque arithmétique que l’Allemagne sombre dans la banqueroute n’est en revanche estimé qu’à un maigre 1%. Ainsi, les destins financiers des États membres de l’euro divergent.

De tous les pays de l’euro, sauf la Grèce, c’est la botte italienne qui a les pires problèmes financiers. Le poids de la dette italienne a dernièrement grimpé jusqu’à 2,3 billions d’euro. Source: Infografik Die Welt

 

Le Nobel Myerson estime lui aussi irréaliste que l’Italie puisse résoudre seule et sans aide son massif problème de dette. « Si l’Italie a aujourd’hui des dettes aussi élevées, c’est aussi parce que le système actuellement en place a favorisé la tendance à un accroissement continu de la dette », déclare l’économiste américain. « Ce n’est pas un problème que le Premier ministre italien doit résoudre seul, la contribution de l’ensemble de la zone est nécessaire. »

Le jugement des Nobels, empreints du point de vue anglo-saxon, est donc assez clair : les problèmes de l’Italie sont en quelque sorte ceux de toute l’eurozone, et une solution durable implique nécessairement que l’Allemagne renonce à quelque partie de son pouvoir.

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[1] La contradiction apparente avec ce qui suit figure déjà dans le texte original (NdT)

[2] Time-consistency. C’est un concept de la théorie des jeux qui veut que les agents, pour prendre une décision à un moment donné, ne prévoient pas que cela les amènera plus tard à préférer alors une stratégie en contradiction avec celle qu’ils prévoient maintenant de suivre (NdT).

[3] La séniorité d’un titre mesure la priorité qu’il a sur d’autres titres lorsque plusieurs d’entre eux doivent être remboursés en même temps. Par exemple, lors d’une liquidation après banqueroute, les titres les plus seniors sont remboursés d’abord, et les autres, seulement s’il reste de quoi payer (NdT).