La politique africaine d’Emmanuel Macron : DE LA FRANÇAFRIQUE À L’EUROPAFRIQUE ? — par Alain MORAU

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28 novembre 2017 : lors de son premier tour en Afrique, Emmanuel Macron marche aux côtés de Roch Kaboré, président du Burkina Faso, à la sortie de la visite de l’école Lagm Taaba à Ouagadougou.

 

Traditionnellement, la politique africaine fait partie du « domaine réservé » du président de la République, caractérisé par un grand manque de transparence et de contrôle par les autres institutions de l’État. Régulièrement, les présidents français font un « discours fondateur » où ils font plus ou moins acte de repentance et déclarent vouloir tout changer. Mais, malgré les discours de renouveau de N. Sarkozy et de F. Hollande à Dakar (en 2007 et 2012), ce qu’il est convenu d’appeler la « Françafrique » est à peu près toujours en place – même si elle a perdu de son lustre –, tandis que l’armée française a participé à la destruction de l’État libyen, qui avait par ailleurs financé la campagne de Nicolas Sarkozy.

Quelle est la politique africaine du nouveau président ? Emmanuel Macron l’a présentée dans ses principaux discours, mais, pour y répondre, il faut aussi analyser la cohérence de sa politique suivie, notamment au Sahel, ainsi que les circonstances de sa tournée africaine fin novembre dans trois pays d’Afrique de l’ouest : le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire et le Ghana.

 

Les trois D et l’intégration européenne

Dans son discours du 29 août 2017 devant les ambassadeurs de France réunis à Paris pour l’occasion, Macron avait tracé la feuille de route :

« C’est en Afrique que se joue largement l’avenir du monde. La France ne saurait être ce pays postcolonial hésitant entre un magistère politique affaibli et une repentance malsaine, les pays d’Afrique seront nos grands partenaires. Et nous devons continuer à apprendre d’eux, comme ils peuvent apprendre de nous. Pour nourrir cet échange, je mettrai en place dans les prochaines semaines un Conseil présidentiel pour l’Afrique ; structure inédite, tournée vers les attentes de nos jeunesses. Ce Conseil transformera la gouvernance de la politique africaine en réunissant auprès de moi un groupe de personnalités engagées et issues de la société civile, l’Afrique l’illustre parfaitement, une politique étrangère désireuse de rétablir la sécurité doit activer trois grands leviers, presque concomitamment, ces leviers sont ce que j’appelle en quelque sorte les trois D, Défense, Développement et Diplomatie. »

29 août 2017 : Macron s’adresse aux ambassadeurs de France, réunis à Paris pour l’occasion, afin de leur donner les grandes lignes de la politique qu’il entend suivre en matière internationale.

 

« Un Conseil présidentiel pour l’Afrique » au lieu de la traditionnelle « cellule africaine de l’Élysée »(1) : les changements iront-ils vraiment au-delà d’un changement d’étiquette ? Il semble que non.  Ce « Conseil présidentiel pour l’Afrique » n’est qu’une coquille vide qui n’a servi qu’à nourrir le discours de Ouagadougou. Lequel fut d’ailleurs décevant, de l’avis général de ceux qui connaissent un peu le sujet. Du reste, le domaine reste réservé au pouvoir présidentiel, toujours sans droit de regard du Parlement ou d’une autre juridiction.

Une précision substantielle est exposée dans son discours de la Sorbonne pour « une Europe souveraine, unie et démocratique » (26 septembre 2017). Macron y intègre la politique africaine dans un cadre européen : il définit la « politique commune en Méditerranée et en Afrique » comme l’une des six clefs de la « souveraineté européenne ».

Le lecteur attentif y retrouve les « trois D » du discours précédent. D’abord, Diplomatie et Défense : Macron explique comment il compte associer « constamment l’Union européenne dans les initiatives prises pour la Libye, pour le Sahel. » En Libye le flux des immigrants doit en effet être maîtrisé (en juillet a été annoncé le projet de « centres d’examens administratifs » pour les migrants). Au Sahel l’Opération Barkhane, avec 4000 soldats français engagés dans 5 pays (Mauritanie, Burkina Faso, Mali, Niger et Tchad) suit son cours, mais une force de mobilisation commune de 5000 soldats des pays concernés, appelée « Force conjointe du G5-Sahel » est appelée à en prendre le relai.

Le troisième « D » – l’aide au Développementest présenté comme étant tout aussi important :

« Je souhaite que notre partenariat avec l’Afrique soit un élément de la refonte du projet européen. L’aide au développement doit augmenter, je m’y suis engagé pour la France et, année après année, nous l’augmenterons à chaque fois […]. Mais cette aide publique au développement, elle doit aussi être européenne, avec une ambition refondée et je suis prêt à ce titre, je souhaite à ce titre, relancer sur de nouvelles bases le projet de taxe sur les transactions financières européennes afin de financer cette politique. »

Pour les européistes, l’instauration d’une telle taxe, présentée comme visant à la noble cause du développement de l’Afrique, aurait l’avantage de créer deux précédents : l’instauration d’une première taxe européenne et le lancement d’une vraie politique étrangère européenne en Afrique.

Seulement voilà. Même après le départ du Royaume-Uni, une telle taxe sur les transactions financières à l’intérieur de l’UE n’a quasiment aucune chance d’obtenir le feu vert unanime des 26 autres États restants. Notamment pas du Luxembourg, des Pays-Bas, de l’Autriche, de Chypre, de Malte, de plusieurs pays de l’est ni probablement même de l’Allemagne… De ce point de vue le « D » du Développement semble donc déjà assez compromis.

 

Après la Françafrique, l’Europafrique ?

Mais qu’en est-il des deux autres D (Défense et Diplomatie) ? La mise en place de la « Force conjointe du G5-Sahel » n’est pas une initiative française mais des pays sahéliens, même si la France a beaucoup poussé et continue de l’appuyer. Outre les raisons avancées officiellement (lutte contre le terrorisme, contre les trafics de drogue et de migrants), elle est assurément un laboratoire d’expérimentation pour développer la « politique commune en Méditerranée et en Afrique » souhaitée par Macron.

Pour en juger, il suffit de voir l’énergie qu’a dépensée la diplomatie française pour faire porter le soutien au niveau d’abord franco-allemand, puis européen. Des réunions de donateurs pour la force conjointe du G5-Sahel ont eu lieu à Paris puis à Berlin, avant d’en confier l’organisation à l’Union européenne, qui doit accueillir une conférence de soutien le 23 février prochain. Pourtant, peu de pays de l’UE souhaitent contribuer – seuls la France, l’Allemagne et les Pays-Bas ont annoncé des soutiens significatifs. L’UE finance la force à hauteur de 50 millions d’euros au titre de la facilité de paix pour l’Afrique (FPA), mais cela reste faible face aux contributions du Golfe (100 millions de l’Arabie Saoudite et 30 millions des seuls Émirats arabes unis) et des États-Unis (60 millions de dollars). La gestion des fonds par l’UE a par ailleurs mécontenté les États du Sahel qui jugent l’Europe inefficace et qui ont annoncé la création de leur propre fonds fiduciaire. Reste à savoir si l’aide en équipement militaire pourra être rapidement acheminée sur le terrain alors que le mécanisme de soutien semble passablement désorganisé, et que l’UE ne fait preuve d’aucune efficacité ni de vision cohérente.

Face à la lenteur de la bureaucratie européenne, Macron a décidé de réunir le 13 décembre 2017 à La Celle-Saint-Cloud les chefs d’État ou de gouvernement des 5 pays africains concernés, d’Allemagne (A. Merkel), de Belgique (C. Michel) et d’Italie (P. Gentiloni), avec des représentants américain, saoudien, émirati et de l’Union africaine.

13 décembre 2017, La Celle-Saint-Cloud, près de Paris : « Réunion de soutien au G5 Sahel » – De gauche à droite, le Premier ministre italien Paolo Gentiloni, le président du Mali Ibrahim Boubacar Keita, le président français Emmanuel Macron, la chancelière allemande Angela Merkel, et le président de la Commission de l’Union africaine Moussa Faki Mahamat. Un absent de taille : l’Algérie. Pays leader en matière de lutte contre le terrorisme en Afrique et dans la région arabe, l’Algérie n’est présente ni dans la coalition de Riyad, ni dans le G5 Sahel de Paris. Attachée en effet à sa doctrine de ne pas engager des troupes à l’extérieur, Alger refuse d’adhérer à des alliances qui exigent des opérations en dehors de son territoire.

 

La modestie des sommes engagées est inversement proportionnelle à la forte exposition médiatique dont a bénéficié cette réunion. Laquelle est surtout remarquable par la présence des trois autres chefs d’État et de gouvernement européens. Il semble donc se dessiner un groupe de 4 pays de l’UE qui pourraient être le fer de lance pour faire avancer la « politique commune » européenne.

Ainsi se poursuit la technique des petits pas de la fédéralisation européenne (ladite « construction » européenne) : il s’agit comme toujours d’établir d’abord des structures dans un domaine réduit, puis d’agrandir celui-ci discrètement, année après année.

Historiquement fut ainsi créée en 1951 la CECA, limitée à « politique commune » sur le charbon et l’acier : d’extension en extension, la CECA amena à l’UE actuelle. De même, se crée actuellement une « politique commune » sur le Sahel, une des régions les plus pauvres du monde. L’idée subreptice est que, d’extension en extension, cette politique commune au Sahel finisse par être étendue au monde entier. Pour les dirigeants français, peu importe les maigres résultats, voire l’inefficacité totale de ces politiques. L’européanisation de la diplomatie demeure un objectif en soi, qu’il convient de faire avancer dans tous les domaines.

C’est ainsi que pourraient advenir, à la longue, l’Europe de la Défense et la Diplomatie européenne. Nul doute que la voix de la France sera alors noyée dans une superposition d’intérêts divergents d’une grande complexité, neutralisant de fait sa position sur la scène internationale.

 

À l’épreuve du terrain en Afrique

Mais qu’en pensent aussi les premiers concernés, les pays africains eux-mêmes ? Macron a effectué une tournée fin novembre 2017 dans trois pays africains, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire et le Ghana, pour présenter sur place ses visées.

Comme certains de ses prédécesseurs (2), Macron a prononcé un énième « discours fondateur » de politique africaine, cette fois-ci à l’université de Ouagadougou (Burkina Faso). Ce discours lissé ne laissera pas grand souvenir.

La surprise est venue de la séance de questions-réponses auprès du public étudiant. Car, au lieu des quatre questions initialement prévues et soigneusement filtrées, Macron a annoncé vouloir répondre à toute question posée. Les étudiants ont sauté sur l’aubaine, qui semble ne s’être jamais présentée en France. Du coup, la séance a duré près d’une heure et a abordé des sujets pour le moins délicats comme les assassinats de Thomas Sankara et de Mouammar Khadafi.

C’est alors que s’est déroulée une scène aussi inattendue que révélatrice. En réponse à une question sur les coupures de courant électrique, habituelles localement, Macron a montré de la main le président du Burkina Faso, Roch Kaboré, en déclarant : « C’est le travail du président ». Roch Kaboré a alors quitté la salle pour une raison inconnue (en signe de protestation ? pour une autre raison ?). « Du coup il s’en va », a cru bon de lancer Macron devant l’auditoire, en l’interpellant publiquement par un tutoiement : « Reste-là ! », avant de conclure par une plaisanterie stupéfiante de désinvolture à l’égard d’un chef d’État étranger : « Du coup, il est parti réparer la climatisation ! ».

Si la sortie de Roch Kaboré fut diversement interprétée, il est certain que Macron n’aurait jamais usé d’une semblable insolence envers d’autres chefs d’État ou de gouvernement. L’imagine-t-on brocarder publiquement de la sorte Donald Trump, Vladimir Poutine, Xi Jinping ou Angela Merkel ? Imagine-t-on d’ailleurs ces leaders en spectateurs passifs de Macron, tel le président burkinabè qui a dû supporter pendant près de deux heures le discours fleuve de son homologue français ?

C’est pourquoi cette pitrerie totalement déplacée en dit plus que de longs discours sur la politique africaine de Macron. L’UPR  a déjà montré comment la fausse familiarité à sens unique révèle subtilement les positions de pouvoir entre dirigeants : la main condescendante des présidents américains sur les épaules de leurs vassaux ou la licence que s’autorise Macron de ridiculiser son hôte africain dévoilent les mêmes relations de pouvoir. Volontaire ou pas, la sortie de salle de Roch Kaboré peut être ainsi assimilée au geste de Raoul Castro empêchant Barack Obama de lui mettre la main sur l’épaule.

Après Ouagadougou, Macron s’est rendu au Ghana, étape d’Afrique anglophone inédite pour un président français. Probablement fut-ce un signal envoyé aux observateurs pour prouver que la politique européenne vis-à-vis de l’Afrique ne saurait se limiter à la seule Afrique francophone.

De nouveau, Macron prononça un discours en présence de son homologue, cette fois-ci devant un parterre de journalistes. De nouveau, le discours a été vite oublié. De nouveau, la surprise vint de la séance de questions-réponses. Sur une question portant sur l’aide au développement, le président ghanéen Akufo Addo répondit que la réponse posait un problème de fond, celui de la sujétion mentale de l’Afrique aux Occidentaux :

« J’espère que le commentaire que je m’apprête à faire au sujet de ce problème ne va offenser personne dans cette salle. Nous ne pouvons plus continuer à mener, dans nos pays, dans nos régions, une politique basée sur l’aide des Occidentaux, de l’Europe, de l’Union européenne ou de la France. Cela n’a pas marché, ça ne marche pas et ça ne marchera pas ! Il est de notre responsabilité de trouver des moyens pour développer nos nations par nous-mêmes. Ce n’est pas juste qu’un pays comme le Ghana, 60 ans après son indépendance, continue à définir son budget de l’éducation et de la santé sur la base des financements provenant du contribuable européen. […] C’est pourquoi le slogan de ma campagne était de construire le « Ghana sans aide », un Ghana indépendant, auto-suffisant, capable de se tenir debout sur ses deux pieds et créer sa propre vie. Nous pouvons le faire si nous avons la mentalité adéquate. »

 

5 décembre 2017, à Accra : en conférence de presse conjointe avec Macron, le président du Ghana Nana Akufo-Addo met le président français en porte-à-faux, en plaidant pour une Afrique autonome et non en quête de charité. Son discours aux réminiscences dignes de Thomas Sankara prône une Afrique forte, autonome et non assujettie à l’aide occidentale.

 

Par cette réponse de 10 minutes (qui a fait un buzz sur certaines reprises Internet, avec plus de 2 millions de vues) c’est toute la politique d’ « aide au Développement » (le troisième « D » prôné par Macron) qui est poliment mais très fermement déclinée par Akufo Addo, échaudé par des décennies d’ « éléphants blancs », d’« aides » à double tranchant et d’instrumentalisation à des fins de soft power.

Lors de la réunion à La Celle-Saint-Cloud qui s’est tenue quelques jours après, Libération remarquait : « il aura été étonnamment peu question de développement. Emmanuel Macron avait pourtant insisté sur la complémentarité ‘indispensable’ des deux ‘volets’».

 

Conclusions : l’Europafrique, encore pire que la Françafrique !

La politique africaine de Macron s’insère dans sa volonté de fédéralisation européenne. Si son objectif de politique commune de Développement est dans une impasse, les deux autres « D » – Défense et Diplomatie- peuvent devenir le noyau d’une future politique commune fédérale européenne. Ces rapides développements sont à suivre assidûment pour éclairer l’actualité.

Vis-à-vis des pays d’Afrique, en revanche, l’état d’esprit de la Françafrique perdure. L’impertinence usée par le président français envers son homologue burkinabé a levé un voile sur les jeux de pouvoir pointant sous les nouveaux discours d’amitié et de coopération.

Le souhait profond de Macron n’est pas que la politique africaine de la France, longtemps décriée sous le vocable de Françafrique, laisse la place à une relation refondée sur le partenariat et la réciprocité, mais plutôt qu’elle laisse sa place à une « Europafrique », qui risque fort de charrier son lot d’ingérence.

Qui plus est, les lourdeurs bureaucratiques de l’Union européenne et son incapacité à dessiner une stratégie commune cohérente risque de brouiller d’avantage les relations entre la France et le continent africain. En somme, la vision de Macron porte en elle certains travers de la Françafrique, en y ajoutant ceux de la diplomatie européenne. L’Europafrique, ce serait la Françafrique en pire !

Par vif contraste, la liberté de parole des étudiants burkinabés et le rejet de l’« aide » française ou européenne par Akufo Addo sont des signes que, dans plusieurs pays d’Afrique, les dirigeants comme la société civile portent avec force l’idée d’une relation renouvelée avec la France, l’Europe et l’ensemble du monde.

Au XXIe siècle, il est temps de mettre un terme à toute forme de Françafrique ou d’Europafrique et de développer des relations dans le respect mutuel d’État à État. On ne peut que s’inspirer de la volonté du Président Akufo Addo de rendre son pays « indépendant, auto-suffisant, capable de se tenir debout sur ces deux pieds et créer sa propre vie. Nous pouvons le faire si nous avons la mentalité adéquate ». Tel est aussi le programme pour la France de l’UPR, rejetant aussi de façon conséquente toute forme de Françafrique.

Alain MORAU
Doctorant en sciences agronomiques, résidant en Allemagne
Adhérent à l’UPR depuis le 12 mai 2014
15 janvier 2018

(Article relu et complété à la marge par François ASSELINEAU)

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NOTES

(1) La « cellule africaine de l’Élysée » n’existe plus en tant que telle depuis Sarkozy. Il y a désormais un conseiller Afrique dans la cellule diplomatique et sous l’autorité du conseiller diplomatique, comme il y a un conseiller Moyen-Orient, Affaires stratégiques, Europe, etc.

(2) Mitterrand à La Baule, Sarkozy, Hollande.

 

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François Asselineau, Président de l’Union populaire républicaine. La France doit sortir de l’Union européenne, de l’euro et de l’Otan.

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