La clef, c’est l’hispanophobie – par Nicolas Klein

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Je publie ci-après la traduction d’un article que j’ai réalisée et qui, à mon avis, décrit avec une bonne acuité et un esprit de synthèse fort à propos le problème majeur qui se pose de nos jours à l’Espagne : la haine de soi. Ce problème est posé en particulier par les indépendantistes qui fleurissent à travers tout le pays et, au niveau national, par le parti-leurre Podemos.

SI j’avais été l’auteur de cet article, je n’aurais pas toujours choisi les mêmes mots ou les mêmes exemples. Mais le problème de fond est posé et l’article mérite d’être lu. Je l’ai illustré, dans le bandeau, par le chanteur catalan d’extrême gauche Albert Pla, qui vient de publier un roman dont le titre, je pense, ne nécessite pas que je le traduise : “España de mierda”.

L’article que je traduis ci-dessous a été rédigé par Jesús Laínz et a paru sur le site de Libertad digital le 3 février 2016 – Adresse de l’article : http://www.libertaddigital.com/opinion/jesus-lainz/la-clave-es-la-hispanofobia-78017

Nicolas KLEIN
Responsable national de l’UPR en charge du pôle de traduction
Spécialiste de l’Espagne et du monde hispanophone.

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LA CLEF, C’EST L’HISPANOPHOBIE par Jesús Laínz

Il y a quelques mois, un article de ce journal rappelait l’opposition de l’idéologue de Podemos, Juan Carlos Monedero, aux aspirations séparatistes : « L’histoire montre avec plus d’éloquence qu’il n’en faut les terribles conséquences qu’ont eues pour l’humanité et dans tous les domaines les processus de division et de séparation induits, soutenus par de puissants intérêts étrangers. […] Nous rejetons le statut d’autonomie du fait de son caractère anticonstitutionnel et parce qu’il attente à l’unité de la nation. »

De sages paroles, sans aucun doute. Il est dommage qu’il s’agisse d’un document intitulé « Dénonçons la conspiration qui vise à diviser la Bolivie » et que la région dont les aspirations à l’autonomie étaient rejetées par Monedero soit le prospère département de Santa Cruz. De tels propos sont valables lorsqu’il s’agit de la Bolivie ou de n’importe quel autre pays mais la gauche espagnole dans son ensemble les considérerait hérétiques s’ils faisaient référence à l’Espagne, la nation « que l’on peut et doit remettre en cause ».

C’est pourquoi José Bono (1) en est venu à déclarer son désir qu’un jour, l’on élise un président du gouvernement issu du PSOE « qui n’ait pas honte de crier « Vive l’Espagne ! » ». Le fait que les dirigeants d’un parti éprouvent du dégoût pour la nation qu’ils aspirent à gouverner est une maladie mentale dont souffre uniquement la gauche espagnole. Essayons de l’expliquer à n’importe quel autre parti socialiste de n’importe quel autre pays du monde et on croira qu’il s’agit d’une blague.

La pathologie plonge ses racines dans le ridicule récit de la légende noire, assumé par une partie de la pensée progressiste espagnole depuis le XIXe siècle. Loin de s’être évanouis, ses effets sont toujours bien présents et démontrent que la répugnance envers l’Espagne est ce qui lie le plus intimement et le plus irrémédiablement la gauche espagnole avec les séparatistes de n’importe quelle région.

Un exemple très récent de ce phénomène : les déclarations de condamnation envers le Jour de l’Hispanité (2) prononcées par plusieurs dirigeants de Podemos et d’autres commentateurs de gauche, qui ont eu recours à ces mêmes clichés que les séparatistes basques et catalans répètent depuis des décennies tous les 12 octobre. Ada Colau, maire de Barcelone : « Honte à l’État qui célèbre un génocide ». Kichi (3) , maire de Cadix : « Nous n’avons jamais découvert l’Amérique, nous avons massacré et soumis un continent et ses cultures au nom de Dieu. Il n’y a rien à célébrer. » Teresa Rodríguez, députée régionale andalouse : « Je crois que la fête nationale devrait commémorer la libération propre plutôt que l’esclavage d’autrui ». Willy Toledo (4), acteur laxatif : « Je chie sur le 12 octobre. Je chie sur la fête nationale. Je chie sur la monarchie et ses monarques. Je chie sur la découverte. Je défèque sur les conquistadors cupides et meurtriers. Je chie sur la conquête génocidaire de l’Amérique. Je chie sur la Vierge du Pilier et je chie sur tout ce qui bouge. Il n’y a rien à célébrer. Il y a beaucoup à déféquer. »

Aux complexes liés à la légende noire s’est surimposée, au XXe siècle, l’identification de l’Espagne avec le franquisme, stupidité suprême qui empêche la gauche espagnole de comprendre que toute nation est antérieure, supérieure, différente et indépendante de n’importe quel régime politique existant à n’importe quel moment de l’histoire. C’est un fait très facile à comprendre pour n’importe qui sur cette planète à l’exception des dirigeants de la gauche espagnole dans toutes ses variantes. Le dernier exemple en date a été donné par Pablo Iglesias, lorsqu’il a déclaré qu’à cause de la Guerre civile, événement historique survenu quarante ans avant sa naissance, « je ne peux pas dire ‘‘Espagne’’ (5) ».

C’est ainsi qu’en raison d’une combinaison mortelle d’analphabétisme et de débilité, pour la gauche espagnole, tout ce qui a rapport avec l’Espagne et avec son parcours historique est réactionnaire et mauvais (l’exemple le plus clair étant le christianisme) et doit donc être éliminé. Et tout ce qui a été opposé à l’Espagne est progressiste et bon (l’exemple le plus clair étant l’Islam) et doit donc être promu. Le schéma est plus que simple et peut s’appliquer à n’importe quel autre épisode historique : le comte Julien (6) (souvenez-vous de Goytisolo (7)) ? Bon. Don Pélage (8) ? Mauvais. L’invasion musulmane ? Bonne. La Reconquista ? Mauvaise. L’unification des royaumes par les rois catholiques ? Mauvaise. La conquête de l’Amérique ? Mauvaise. La légende noire ? Bonne. La Contre-Réforme ? Mauvaise. L’invasion napoléonienne ? Bonne. La guerre d’Indépendance (9) ? Mauvaise. L’ETA ? Bonne. Etc.

Avec de telles opinions, personne ne devrait être surpris par la multitude de partenaires séparatistes que Podemos a pu trouver en Catalogne, en Galice, dans la Communauté de Valence ou au Pays basque, par les centaines de milliers de votes prêtés – avec intérêts – par les partis séparatistes traditionnels ou par des mièvreries comme ce ministère de la Plurinationalité qu’ils cherchent à nous imposer au cas où ils parviendraient au gouvernement (10) .

Tant de protestations, tant de slogans, tant d’assemblées, tant de manifestations, tant de campements contestataires, tant de débats, une telle logorrhée, etc. Tant d’égalité, tant de fraternité, tant de dénonciations de la caste, tant de solidarité, tant de réformes, tant de justice… pour finir en petits télégraphistes des séparatistes.

Prenez-en note, par conséquent, vous qui avez voté pour Podemos mus par un désir de régénération politique ou de révolution sociale. Vos votes ne vont pas servir à mieux gouverner l’Espagne mais à la démembrer. Êtes-vous d’accord avec cela ?

NOTES EXPLICATIVES

Je précise ci-dessous les éléments contextuels qui permettent au lecteur français de comprendre les références historiques et politiques de cet article :

(1) Né en 1950, José Bono est un éminent membre du Parti socialiste ouvrier espagnol. Il a été président régional de Castille-La Manche de 1983 à 2004 avant d’être nommé ministre de la Défense par José Luis Rodríguez Zapatero. Il a quitté ce poste en 2006 puis est devenu président du Congrès des députés en 2008.

(2) Célébré tous les 12 octobre, en commémoration de la découverte de l’Amérique – le 12 octobre 1492 – par Christophe Colomb pour le compte des Rois catholiques, le Jour de l’Hispanité correspond à la fête nationale espagnole (accompagnée, entre autres, d’un défilé militaire à Madrid) mais aussi à la fête de la Vierge du Pilier, sainte patronne de l’hispanité dont l’effigie est vénérée à Saragosse. La capitale aragonaise organise tous les 12 octobre de grandes manifestations qui culminent par un défilé de différentes délégations des pays hispanophones du monde (y compris les États-Unis d’Amérique depuis quelques années).

(3) Pseudonyme usuel de José María González Santos.

(4) Pseudonyme usuel de Guillermo Toledo, acteur espagnol né en 1970, célèbre pour ses prises de position républicaines, classées à l’extrême gauche et la plupart du temps insultantes pour l’Espagne.

(5) Pablo Iglesias est le chef du parti de gauche Podemos, leurre alter-européiste exactement comparable à Syriza en Grèce. Favorable à une “autre Europe” et au démembrement de l’Espagne, il est bien entendu choyé par l’ambassade des États-Unis à Madrid : je renvoie ici à mon article du 12 septembre dernier : https://www.upr.fr/actualite/europe/le-parti-espagnol-podemos-est-un-leurre-du-meme-acabit-que-le-parti-grec-syriza

(6) Gouverneur de Ceuta lorsque cette ville était l’un des derniers bastions de l’Empire byzantin en Afrique du Nord, le comte Julien entretenait des relations avec le royaume wisigothique de Tolède. Bien que sa responsabilité dans l’affaire ne soit pas prouvée, il est resté dans la légende espagnole comme celui qui a facilité la traversée du détroit de Gibraltar par les musulmans en 711, permettant l’invasion de la péninsule ibérique. La recherche historique actuelle ne le met pas directement en cause mais démontre clairement qu’un haut responsable byzantin a effectivement prêté main forte à Tarik et ses hommes.

(7) Juan Goytisolo, né en 1931 à Barcelone, est l’un des écrivains espagnols actuels les plus reconnus. Récipiendaire du prix Cervantes (plus haute distinction remise à un écrivain de langue espagnole dans le monde), il vit au Maroc depuis plusieurs décennies, s’est toujours montré très critique à l’égard de l’Espagne et de sa politique et a toujours ouvertement considéré que la conquête musulmane du pays avait été une chance – tandis qu’au contraire, la Reconquista avait été une malédiction.

(8) Premier roi des Asturies, de 718 à 737, Pélage le Conquérant est considéré comme le premier héros de la Reconquista et l’histoire lui attribue la première victoire sur les musulmans en péninsule ibérique, à Covadonga.

(9) C’est ainsi que les Espagnols nomment la lutte des Espagnols contre la campagne d’Espagne de Napoléon (1808-1814), l’une des plus sanglantes et des plus décisives des guerres napoléoniennes.

(10) Il s’agit en effet d’une proposition du parti-leurre euro-atlantiste Podemos, qui voudrait confier les rênes d’un tel ministère à un Catalan (probablement le principal dirigeant d’En Comú Podem, branche catalane de Podemos, Xavier Domènech). Ce ministère serait chargé non seulement d’apaiser le conflit entre Madrid et Barcelone mais aussi d’approfondir la décentralisation du territoire espagnol, d’organiser un référendum d’autodétermination en Catalogne, de céder de nouvelles compétences aux régions, etc.