« Initiative franco-allemande », la nouvelle arnaque de Macron

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Introduction : les trois « infox » de la presse française

L’ancien journaliste et actuel député européen macroniste Bernard Guetta a publié séance tenante une « tribune » aux accents lyriques et prophétiques dans Libération. Affirmant voir dans cette annonce faite par Macron et Merkel le fait que la « puissance [américaine] se retire » de la scène mondiale tandis la « puissance [européenne y] émerge », l’auteur lance :
« Angela Merkel vient de tendre la main à Emmanuel Macron. Cela s’est traduit, lundi, par l’expression commune d’une convergence franco-allemande sur l’Union et devrait bientôt conduire à un compromis des 27 sur le mode de financement et l’ampleur du plan de relance européen que prépare la Commission. […] Covid-19 oblige, le couple franco-allemand se reconstitue pour entraîner l’Union vers ce qui pourrait progressivement devenir, après l’union monétaire et le marché commun, la troisième étape de son histoire : l’unité politique. »

Dans le Figaro, Guillaume Tabard renchérit de façon non moins laudatrice. Estimant que l’initiative franco-allemande constitue « un succès européen utile au président français », le journaliste s’envole dans le lyrisme : « le chef de l’État a marqué un point en parvenant à faire d’un cauchemar économique le levier de son rêve européen. »

Essayant comme ses confrères de mettre dans la tête des Français que Macron serait le grand gagnant de cette opération, et que Merkel aurait été contrainte de se plier aux desiderata du locataire de l’Élysée, le magazine Le Point titre sur « le grand virage d’Angela Merkel sur la dette européenne » et analyse que « le plan anti-crise que la chancelière a concocté avec Emmanuel Macron brise un tabou allemand, celui de l’endettement commun. »

Enfin le journal Le Monde affirme carrément quant à lui que « la proposition franco-allemande d’un emprunt européen de 500 milliards d’euros met fin à un tabou économique pour Berlin : la mutualisation des dettes, qu’exigeaient notamment l’Italie et l’Espagne depuis l’apparition de la pandémie. »

En résumé, ce qu’un lecteur de la presse française pouvait retenir, en ce 19 mai 2020, de l’initiative franco-allemande annoncée par Macron et Merkel la veille, pouvait être résumé par trois idées principales :

  1. Macron serait parvenu à tordre le bras d’Angela Merkel, celle-ci ayant enfin donné son accord au principe essentiel de la « mutualisation des dettes » ;
  2. La France serait ainsi la gagnante de cette énième « relance européenne » ;
  3. L’Europe sortirait par le haut de la crise actuelle et se dirigerait vers une « union politique ».

Or ces trois idées principales sont toutes les trois des « infox », ou des « fake news » si l’on préfère. Examinons pourquoi.

1re infox : Non, l’initiative franco-allemande ne procède pas à une « mutualisation des dettes »

Contrairement aux mots mêmes utilisés par le journal Le Monde, la proposition annoncée par Macron et Merkel n’est absolument pas une « mutualisation des dettes ».

Quelle est la différence ?

Qu’est-ce qu’une « mutualisation des dettes » ?
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Pour expliquer les choses simplement, il y aurait « mutualisation des dettes » si tout ou partie des États membres de la zone euro décidaient de se regrouper et d’émettre des obligations uniques sur les marchés financiers, avec la signature de chacun pour garantir le tout.

Dans le jargon contemporain, cette obligation « européenne », qui avait été qualifiée naguère d' »eurobonds », est aujourd’hui généralement nommée « coronabonds » pour souligner que le caractère conjoncturel et catastrophique de la pandémie justifierait une mesure aussi exceptionnelle.

Une telle opération bénéficierait essentiellement aux pays du sud de l’UE. Pourquoi ?

Parce qu’ils ont des niveaux de dette publique très élevée (et très supérieurs aux « critères de Maastricht » de 1992) et une solvabilité jugée faible. Et parce qu’ils subissent de ce fait des taux d’intérêt plus élevés que les pays du nord de l’UE lorsqu’ils lèvent de l’argent sur les marchés financiers.

Avec une « obligation européenne » où tous les États seraient solidaires les uns des autres, le taux d’intérêt serait unique et l’on peut anticiper qu’il se situerait quelque part entre les taux d’intérêt dont bénéficie aujourd’hui l’Allemagne et dont pâtit l’Italie.

Par exemple, selon La Tribune , l’Italie qui a un taux d’endettement très élevé et qui est notée BBB- par Standard & Poor’s, emprunte ces jours-ci à un taux d’intérêt de l’ordre de 1,7 à 1,8 %. En revanche, l’Allemagne dont la dette est plus faible et la note plus favorable (AAA), emprunte à un taux négatif de l’ordre de -0,4 %. On peut imaginer que des « coronabonds » obtiendraient un taux médian, par exemple de l’ordre de 0,5 ou 0,6 %.

Cette « mutualisation des dettes » permettrait ainsi à des pays en difficulté financière comme la Grèce, l’Italie ou l’Espagne d’emprunter des sommes considérables, et à des taux plus bas que s’ils le faisaient seuls.

L’intérêt des pays du nord de l’Europe, et notamment l’Allemagne et les Pays-Bas, est exactement l’inverse, et pour deux raisons essentielles :

  • d’une part, parce que l’argent qu’ils lèveraient sur les marchés financiers de cette façon solidaire leur serait facturé à un taux supérieur à ce qu’il serait s’ils émettaient des obligations seuls comme actuellement ;
  • d’autre part, et plus encore, parce que les Allemands et les Néerlandais – pour ne citer qu’eux – n’ont qu’une confiance très limitée dans la capacité des pays du sud à respecter leurs engagements et qu’ils pourraient ainsi se voir contraints juridiquement de rembourser la partie des dettes souscrites par l’Italie ou la Grèce si ces deux pays faisaient défaut.

On comprend dans ces conditions la coupure qui est apparue entre Europe du sud et Europe du nord.

Les 11 États qui ont réclamé des « eurobonds » puis des « coronabonds » (France, Italie, Espagne, Portugal, Grèce, Irlande, Belgique, Luxembourg, Slovénie, Chypre et Malte) appartiennent quasiment tous à l’Europe du sud et sont tous plus ou moins affectés par la cherté de l’euro par rapport à la compétitivité de leurs économies respectives.

En revanche, l’Allemagne, les Pays-Bas, l’Autriche, la Finlande, la Suède, le Danemark sont évidemment hostiles à cette idée.



Compte-tenu du poids des économies concernées et des besoins de financement pour surmonter les conséquences économiques de la Covid-19, on pourrait ainsi imaginer de voir les 19 États membres de la zone euro lancer une obligation « européenne » (qu’il est aujourd’hui convenu de nommer « coronabonds »)



dont il est question mais de l’endettement de la Commission européenne. Lequel endettement sera remboursé par les États dans x années selon leurs clés de répartition au budget européen.

Tout à fait, ce n’est absolument pas une mutualisation des dettes. Tout cela est une farce et un viol du langage destiné à faire croire aux Français que Macron a tordu le bras aux Allemands. Ces derniers, qui savent très bien à quoi s’en tenir, doivent considérer, j’imagine, que ces abus de langage relèvent de la politique intérieure française et du folklore d’un pays qui, décidément, se paye si bien en mots…

Il s’agit en somme d’une hausse du budget européen qui ne dit pas son nom et qui se fait à crédit.

https://fd.nl/economie-politiek/1345255/drie-vragen-over-het-frans-duitse-herstelpakket

2e infox : Non, la France ne serait pas la gagnante de cette opération, dont le coût final pourrait être extrêmement élevé pour notre pays !

Et ajoutons que si l’affaire se faisait, la France qui supporte quelque 20% du budget européen, devrait rembourser 100 milliards d’euros + les intérêts. Or, comme 500 milliards d’euros à répartir entre 27 pays, cela fait 18 milliards en moyenne par pays, il y a tout lieu de penser que la France ne recevra pas 100 milliards. Au total, cette « initiative » lumineuse risquerait de coûter quelques dizaines de milliards d’euros en pure perte à nos descendants dans 10 ou 20 ans.

3e infox : Non, ce n’est pas le début d’une « union politique européenne ». D’ailleurs, 4 pays dont déjà dit NON à cette « initiative » qui requiert l’unanimité.

Les éditorialistes européistes n’ont pas eu beaucoup de temps pour s’extasier de ce qu’ils ont présenté comme « un nouveau départ franco-allemand pour l’Europe ». À peine avaient-ils glosé sur le fait que « l’Europe ne progresse que par les crises » et avaient-ils lancé avec enthousiasme que cet accord Macron-Merkel était une sorte de théophanie révélant l’arrivée imminente d’une « union politique » que le Réel leur est lourdement retombé dessus.

Car dans leur frénésie européiste, ces étourdis semblaient avoir un peu vite oublié :

  • que ce genre de grandes décisions sur les financements européens se prend à l’unanimité des États-membres,
  • que l’Union européenne ne comporte pas 2 États mais 27,
  • que, parmi les 25 autres États, la plupart ne supportent plus – mais alors plus du tout, et depuis longtemps – la rengaine du « couple franco-allemand » qui ferait la pluie et le beau temps dans les institutions européennes.

    Comment réagiraient d’ailleurs les dirigeants français s’ils devaient entendre dire à intervalles irréguliers que le « couple germano-polonais » a décidé ceci, ou bien que le couple « italo-espagnol » a lancé cela, pour le devenir de l’Europe ? Se plieraient-ils de bonne grâce aux injonctions d’un « couple suédo-finlandais » sur le devenir de l’agriculture européenne, ou d’un « couple magyaro-polonais » sur la nouvelle politique migratoire de l’UE ?

    J’ai déjà eu maintes fois l’occasion de souligner que le « couple franco-allemand » est très largement un mythe qui remonte au début des années 60, et qu’il est ressassé comme un mantra tibétain par les dirigeants politiques français sans imagination, qui refusent de voir en face ce qu’est devenue la « construction européenne ».
  • et que, parmi les 25 autres États, certains sont vent debout depuis des années sur toute augmentation du budget de l’Union européenne.

Or la réponse à l’initiative de Macron n’a pas traîné.

Le soir même de ce 18 mai 2020, à 22h48, le grand quotidien allemand Frankfurter Allgemeine Zeitung relayait – avec une satisfaction à peine dissimulée – la réaction de Sebastian Kurz, chancelier (chef du gouvernement) de l’Autriche.

Citant l’agence de presse APA de la Chancellerie fédérale autrichienne, le grand quotidien allemand, connu pour refléter l’opinion générale du monde des affaires outre-Rhin, a rapporté à ses lecteurs les déclarations du Chancelier Kurz faites à Vienne après l’annonce franco-allemande :

« L’Autriche maintient sa position selon laquelle des prêts remboursables de l’UE et aucune subvention ne devraient être accordés aux pays en crise. […] Nous continuerons à faire preuve de solidarité et à soutenir les pays les plus touchés par la crise du Coronavirus, mais cela doit se faire par des prêts et non par des subventions ».

Après avoir précisé sur Twitter qu’il s’était entretenu sur cette question avec les chefs de gouvernement du Danemark, des Pays-Bas et de la Suède, le Chancelier autrichien a conclu : « Notre position reste inchangée ».

En bref, quatre pays (l’Autriche, les Pays-Bas, le Danemark et la Suède) dont déjà dit NON à cette « initiative franco-allemande » qui requiert l’unanimité…

Sans compter que d’autres États devraient se joindre à ce refus, soit parce qu’ils sont sur la même ligne de rigueur financière que ces quatre premiers pays (on songe au Luxembourg et à la Finlande notamment), soit parce qu’ils auront compris le jeu de dupes qu’il recouvre (un certain nombre de pays contributeurs nets au budget de l’UE notamment).

Conclusion

En somme les europeistes français sont prêts à balancer quelques dizaines de milliards demain par la fenêtre, pour que la presse française puisse écrire aujourd’hui, tout en mentant effrontément, l’expression-mantra « mutualisation des dettes ».