« Adults in the room » de Costa-Gavras : une critique trop timorée et défaitiste de l’Union européenne.

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Le cinéaste franco-grec Costa-Gavras s’est souvent fait une spécialité de dénoncer les abus de pouvoirs, qu’ils soient politiques (Z, L’Aveu, État de siège), religieux (Amen), financiers (Le Capital) ou sociaux (Le Couperet).

Son nouveau film – titré en anglais Adults in the room (1) (traduction française : Conversations entre adultes) – consacré à l’attitude de l’Union européenne dans la renégociation de la dette grecque, avait donc de quoi allécher tout cinéphile humaniste, UPR de surcroît.

Ce film retrace comment le nouveau gouvernement grec issu du parti Syriza – son ministre des Finances Yànis Varoufàkis en tête -, a essayé de renégocier cette dette pendant les sept premiers mois de 2015.

Depuis les législatives de janvier qui ont porté au pouvoir ce parti, qualifié à l’époque « d’ultra-gauche », et suscité un espoir immense dans une grande partie de la population jusqu’à la trahison du Premier ministre Tsipras en juillet, à la suite du non respect du référendum refusant le memorandum dicté par la « Troïka » (FMI – BCE – Commission européenne) .

Un film qui n’est pas sans mérites…

Les entrevues de l’équipe grecque avec l’Eurogroupe, la BCE, la Commission européenne, le FMI, les investisseurs britanniques, sont filmées avec fluidité et tiennent le spectateur en haleine. L’alternance entre le tragique, l’humour et l’ironie apporte également de l’énergie à un sujet plutôt aride. Chapeau l’artiste !

La qualité de ce film réside aussi dans sa critique réaliste du système ultralibéral européiste que rien n’arrête pour casser un pays déjà à genoux : mensonges, basses manœuvres, duplicité, humiliations, mépris, pourparlers sans fin, opacité du pouvoir, manque total de démocratie, etc. On comprend que le petit a perdu d’avance.

Le film montre bien les conséquences destructrices des politiques d’austérité, l’avidité sans bornes de rapaces désireux d’acheter un pays à la découpe et la volonté toute puissante de la Troïka de faire un exemple pour décourager d’autres pays « cigales ».

À condition qu’ils acceptent d’entendre cette version critique, déjà si éloignée de celle que leur servent les médias d’influence, les spectateurs peu avertis politiquement auront passé un « bon » moment, sortiront moins ignorants et s’interrogeront sur la responsabilité de l’Union européenne dans la tragédie grecque et sur sa prétendue solidarité.

Dans ces temps de verrouillage du débat démocratique, ce n’est déjà pas si mal !

… mais qui, défaitiste et anti-Grexit, ne va pas au fond des choses.

Pour toute personne ayant pris connaissance et ayant réfléchi aux analyses de l’UPR, ce film ne va pas assez loin.

En effet, le point de vue adopté est celui de Yánis Varoufákis d’après son ouvrage (Conversations entre adultes. Dans les coulisses secrètes de l’Europe, Les Liens qui libèrent, 2017) et ses notes et enregistrements personnels lors des réunions de négociation.

Le ministre grec est présenté comme un homme sympathique, loyal à ses idéaux d’homme de gauche, fidèle aux promesses faites aux Grecs. Le portrait en action et surtout en paroles de cet économiste est élogieux (on n’est jamais mieux servi que par soi-même). C’est le héros courageux et intègre.

Pourtant, il part battu d’avance. La première scène anticipe l’échec des négociations : sa lettre de démission est déjà prête au moment où il entre au gouvernement. D’une certaine manière, c’est comme s’il préférait la noblesse de son intégrité aux exigences des intérêts de son pays.

Le Premier ministre Alexis Tsipras est présenté quant à lui comme un homme sans expérience et sans discernement, proie facile aux vautours. Il se décrit lui-même comme « un espadon pris à l’hameçon ».

A-t-il vraiment été aussi naïf ou impuissant que le prétend le film ?
Découvrait-il vraiment à quel point les traités européens et les contraintes de l’euro interdisent tout véritable changement ?

Il est permis d’en douter. En tout cas, François Asselineau avait anticipé le ralliement du Premier ministre grec au diktat de l’Union européenne dès son accession au pouvoir et sa trahison à venir avec six mois d’avance. ( Relisez : https://www.upr.fr/union-europeenne/les-grecs-vont-maintenant-pouvoir-constater-que-syriza-est-un-parti-leurre/)


Il y a plus grave : le récit, qui s’enferme dans la seule alternative dictée par l’Union européenne – reddition financière ou Grexit -, s’ingénie à faire croire au spectateur que le Grexit (sortie de la Grèce de l’UE) aurait été pire que la reddition.

Le réalisateur évoque certes un « plan B » (limité à la seule sortie de l’euro) mais il laisse à penser que la reddition est préférable, sans dire ce que ce plan avait d’impossible si les Grecs restaient dans l’Union européenne.

À aucun moment le réalisateur ne donne la parole à des partisans et à des arguments sérieux de la sortie de la Grèce de l’euro et de l’UE. À aucun moment il n’envisage que la reddition de la Grèce puisse déboucher sur une impasse totale et que les problèmes de la Grèce demeurent insolubles tant que le pays restera dans l’UE et dans l’euro.

Conclusion : Costa-Gavras est passé à côté du vrai sujet, le Grexit.

Un film de Costa-Gavras c’est un peu comme la sortie d’un roman policier de Fred Vargas ou la naissance d’un bon millésime : on en salive d’avance. On espère qu’il apportera la justice là où elle a manqué.

Or, si Costa-Gavras dénonce la dictature technocratique de l’Union européenne, il n’en reste pas moins au niveau superficiel de la politique bien pensante actuelle, celle qui consiste à adopter le point de vue d’un autre, sans trop réfléchir en profondeur ou se mouiller.

En adoptant le point de vue unique de Varoufákis, surtout dans cette période si proche et dans un milieu dont on ne sait presque rien, il est passé à côté du vrai sujet, celui d’un possible Grexit salvateur.

Et quand enfin il se permet d’être plus personnel et plus émouvant dans deux scènes chorégraphiées (les reproches muets du peuple et la reddition de Tsipras), il se met alors à distance de la véracité du récit. Finalement, c’est comme s’il avait réalisé le film de la défaite et de la résignation inéluctables.

Ayant assisté à l’effondrement de la dictature des colonels grecs puis à celle du camp socialiste, le réalisateur de Z et de L’Aveu aurait dû prendre de la hauteur de vue historique nécessaire pour comprendre et démontrer en images que la dictature européiste finira par s’effondrer elle aussi.

L’émission Thinkerview qui a été récemment consacrée à Costa-Gavras est à ce titre instructive (https://www.youtube.com/watch?v=fNylkT2QW4U) : on aurait attendu d’un artiste engagé qu’il comprenne mieux le monde qui l’entoure.

Né en 1933, et appartenant donc à une génération qui a beaucoup de difficultés à déceler le caractère irrémédiablement nocif et dictatorial de la prétendue « construction européenne », Costa-Gavras refuse de comprendre que le Grexit est la seule solution viable pour la Grèce. Tout bonnement parce que l’on ne peut pas durablement gouverner un peuple contre sa volonté et contre ses intérêts les plus essentiels.

Béatrice HÉNOUX
Membre du Bureau national
17/11/2019
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(1) Le titre vient d’une phrase prononcée par Christine Lagarde lors d’une réunion de l’Eurogroupe : « We need adults in the room. » (Littéralement : « Nous avons besoin d’adultes dans cette pièce. »)

Bande-annonce du film : https://youtu.be/PpOtxuxfQx4

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