CE QUI SE CACHE DERRIÈRE LE PROJET DES « EURO-NUKES » == Un dossier stratégique établi par Vincent Brousseau

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LA TENTATION DOUBLEMENT SUICIDAIRE DE LA FRANCE

Vincent Brousseau, notre responsable national chargé des questions monétaires et de l’adoption du franc, a plus d’une corde à son arc. Pour avoir travaillé pendant 15 ans à la Banque centrale européenne (BCE) à Francfort, en particulier dans le Saint-des-saints qu’est son service de la politique monétaire, il est l’un des meilleurs experts français, sinon mondiaux, de l’euro. Ses articles et ses conférences présentés dans le cadre de l’UPR font autorité.

Mais Vincent, qui vit encore une large part de son temps en Allemagne, est également un très bon connaisseur de la scène politique allemande et des débats qui agitent plus ou moins confidentiellement le microcosme des  élites d’Outre-Rhin. Et comme il s’intéresse plus spécialement, en dehors des questions économiques et monétaires, aux questions géostratégiques et militaires, il nous a préparé un dossier du plus haut intérêt sur ce qui se trame en Allemagne sur ces questions.

Alors qu’Emmanuel Macron, reniant déjà l’une de ses promesses de campagne, a décidé d’un énième et scandaleux tour-de-vis budgétaire contre les armées françaises – qui sont pourtant déjà réduites à la misère depuis des années -, Vincent Brousseau attire notre attention, dans le dossier ci-après, sur  une idée lancée officiellement à la fin de l’an dernier, comme un ballon d’essai, par le parlementaire allemand Roderich Kiesewetter.

Bien entendu, à peu près personne en France n’en a entendu parler, car aucun média de masse n’a jugé bon d’en alerter nos compatriotes. Il y aurait pourtant matière car l’idée en question, si elle était suivie d’effet, permettrait discrètement à l’Allemagne de contourner l’interdiction des armes nucléaires qui lui est faite depuis la Deuxième guerre mondiale et qui est juridiquement contraignante depuis le traité de Moscou du 12 septembre 1990.

Comment l’Allemagne pourrait-elle se doter d’une puissance nucléaire alors qu’elle en a l’interdiction juridique formelle ? Tout bonnement en tirant profit des incartades du président Trump et des contraintes budgétaires démentielles dans lesquelles l’euro plonge la France indéfiniment, pour mettre subtilement la main sur notre force de frappe en créant une prétendue « bombe nucléaire européenne » (« Euro-nukes » en anglais). Ce hold-up militaire et technologique étant bien entendu commis avec l’approbation bruyante, en France, des idiots utiles de la « construction européenne ».

Et comme le suggère le stratagème chinois qui conseille de « piller les maisons qui brûlent » – c’est-à-dire de tirer profit au maximum de la faiblesse stratégique de son concurrent -, les relais européistes de l’influence allemande en profitent pour ressortir, au même moment, l’idée d’un siège permanent de l’UE au Conseil de sécurité, ce qui supposerait que la France accepte d’abandonner le sien pour en faire profiter l’Allemagne.

Je remercie vivement Vincent Brousseau de nous présenter ce débat crucial, de façon claire et pédagogique, avec des yeux situés Outre-Rhin.

Ce qui se joue désormais est donc immense. C’est rien moins que la préservation, ou le sacrifice sur l’autel du dogme européiste, des deux atouts suprêmes que nous avait légués Charles de Gaulle et qui font que la France est encore une grande puissance : notre force de frappe nucléaire nationale et notre siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU.

Ce qui se joue à travers cette tentation doublement suicidaire, c’est la poursuite ou la fin de l’histoire de France en tant que puissance indépendante et souveraine.

François Asselineau
15 juillet 2017
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  • Qu’est-ce que le traité de Moscou ?

Voici quelques mois, une dépêche (de la mi-novembre 2016) de l’agence de presse Reuters rappelait incidemment qu’aucun traité de paix n’a été signé entre le Japon et la Russie à l’issue de la Deuxième guerre mondiale. Ces deux États sont donc, du point de vue juridique, toujours en guerre depuis 1945.

La principale pomme de discorde qui subsiste entre Tokyo et Moscou et qui empêche que ce traité de paix se concrétise reste la question des îles Kouriles du sud, autrefois japonaises, que Staline captura en 1945 et que l’URSS puis la Russie ont toujours refusé de restituer.

La nouvelle de la fin de l’an dernier, au ton optimiste, promettait cependant que des progrès étaient en cours en direction d’un tel traité de paix. Il va de soi que, d’un point de vue pratique, la paix règne depuis plusieurs décennies entre ces deux pays, mais c’est le cas de remarquer que la conclusion de tels traités peut se faire attendre longtemps.

Alliée du Japon pendant la Deuxième guerre mondiale, l’Allemagne a connu la même situation de 1945 à 1990. C’est un traité datant de 1990 qui a mis formellement fin aux hostilités, 45 ans après la capitulation du Reich. Ce traité, dont l’intitulé officiel est « Traité portant règlement définitif concernant l’Allemagne », est couramment appelé « Traité de Moscou ». Il est aussi appelé « Traité 4 +2″ ou « Traité 2 + 4 » car il fut signé et ratifié entre :

  • les représentants des deux Allemagnes de l’époque (Allemagne de l’Ouest dite « République fédérale d’Allemagne » ou RFA » et Allemagne de l’Est dite « République démocratique allemande » ou « RDA » ),
  • les représentants des quatre puissances alliées de la Seconde Guerre mondiale : la France, les États-Unis, le Royaume-Uni et l’URSS.

La signature de ce traité, le 12 septembre 1990 à Moscou, ouvrit la voie de la réunification allemande.

Très court, ce traité, qui se compose d’un préambule et de dix articles, fixe avec précision le statut international de l’Allemagne unie au cœur de l’Europe, avec le consensus tacite de tous ses voisins. Le traité réglemente de nombreuses questions liées aux Affaires étrangères des deux États allemands, telles que le tracé des frontières extérieures, les appartenances aux alliances, et les forces militaires. Avec ce traité, l’Allemagne est censée avoir retrouvé sa souveraineté pleine et entière et être redevenue un État comme les autres.

 

Im Moskauer Hotel "Oktober" unterzeichneten am 12. September 1990 die Außenminister der beiden deutschen Staaten und der vier Siegermächte den Vertrag über die äußeren Aspekte der deutschen Einheit (l-r): James Baker (USA), Douglas Hurd (Großbritannien), Eduard Schewardnadse (UdSSR), Roland Dumas (Frankreich), Lothar de Maiziere (DDR), Hans-Dietrich Genscher (BRD). Nach rund 45 Jahren erhält Deutschland seine volle Souveränität zurück.

Signature du « traité de Moscou » le 12 septembre 1990 qui redonne à l’Allemagne sa « souveraineté totale ». — Le 12 septembre 1990, les ministres des Affaires étrangères des deux États allemands (RFA et RDA) et les quatre puissances victorieuses signent le « Traité de règlement final concernant l’Allemagne » (Traité dit « 2 + 4 ») dans l’un des salons de l’Hôtel d’Octobre de Moscou. Ce traité a pour but de clôturer les séquelles juridiques de la Deuxième guerre mondiale et de redonner à l’Allemagne sa souveraineté nationale et internationale pleine et entière. Dans le cadre de cet accord, l’Allemagne reconnaît que ses frontières sont définitives et promet, entre autres, de réduire l’armée allemande, de ne jamais acquérir d’armes nucléaires, et de ne pas mener de guerres d’agression. L’Union soviétique promet de son côté de retirer ses troupes de RDA avant fin 1994. Cette photo montre les ministres des Affaires étrangères des 6 pays concernés s’apprêtant à signer le traité. De gauche à droite : James Baker (USA), Douglas Hurd (Grande Bretagne), Eduard Shevardnadze (URSS), Roland Dumas (France), Lothar de Maizière (République démocratique allemande) et Hans-Dietrich Genscher (République fédérale d’Allemagne).

 

Ce Traité de Moscou, qui consacre la réunification et rétablit en principe l’Allemagne dans sa souveraineté, comporte néanmoins certaines restrictions très importantes.

Ainsi, l’Allemagne n’est pas autorisée à modifier ses frontières, même en accord avec le pays frontalier concerné.

Cela peut a priori paraître vide de sens, mais ce ne l’est pas car l’engagement est pris par l’Allemagne non pas vis-à-vis du pays frontalier (qui pourrait en principe la libérer de cet engagement), mais vis-à-vis de chacun des quatre Alliés, considérés individuellement. C’est ainsi que la Russie pourrait s’opposer à une hypothétique modification de la frontière, disons : tchéco-allemande, même si les deux pays concernés en étaient d’accord. Il va de soi que ceci constitue une restriction à ce que l’on comprend ordinairement par le mot de « souveraineté ».

Côté britannique, c’est Margaret Thatcher qui était aux affaires lors de la rédaction et de la ratification du traité de Moscou. Thatcher, plus encore que Mitterrand, son homologue de l’époque, nourrissait une vraie défiance vis-à-vis d’un retour de l’Allemagne dans le concert des grandes puissances. Un article du Financial Times du début 2017 a rappelé tilement ce détail un peu oublié. Thatcher, rapporte l’article, songeait même à instaurer une « entente cordiale » avec l’URSS dans le but explicite de contenir la montée en puissance de l’Allemagne réunifiée, et motivait ce choix par une référence à la période de 1941-1945, ou Londres et Moscou étaient alliés, contre Berlin. Cela peint l’ambiance.

Une autre restriction importante, et bien connue, se trouve inscrite à l’article 3 du Traité de Moscou, qui fait interdiction à l’Allemagne d’accéder jamais au nucléaire militaire.

Sur la base de cet article, l’Allemagne ne peut ni rechercher, ni acquérir, ni tester, ni détenir, ni utiliser aucune arme atomique. Et cet engagement, là encore, est pris vis-à-vis de chacun des quatre Alliés, considérés individuellement.

Cela signifie que, si d’aventure l’Allemagne décidait d’outrepasser le traité et d’entamer un processus d’accès à la bombe, la Russie – ou d’ailleurs l’une quelconque des trois autres puissances – serait autorisée en droit à l’en empêcher par une action militaire. Là encore, on saisit que la souveraineté de l’Allemagne n’a donc pas été rétablie de façon pleine et entière.

Quelles sont à ce sujet les situations des opinions publiques russe et allemande ?

  • La Russie conserve, pour des raisons historiques évidentes, un fort sentiment de crainte vis-à-vis de l’Allemagne. Ni le sentiment populaire, ni aucun gouvernement russe, comme naguère aucun gouvernement soviétique, ne serait prêt à tolérer la plus petite entorse à cette interdiction nucléaire.
  • L’Allemagne conserve, pour les mêmes raisons historiques évidentes, un fort sentiment de honte vis-à-vis de son passé guerrier. L’opinion populaire allemande est entièrement acquise au respect strict de l’interdiction du nucléaire militaire pour l’Allemagne, et il en a toujours été ainsi. Aucun gouvernement allemand, ni naguère ouest-allemand, ne s’est jamais publiquement élevé contre cette limitation. Il a existé autrefois des soupçons selon lesquels l’Allemagne de l’Est aurait tenté de contourner l’interdiction, mais il ne s’agit probablement que de rumeurs sans fondement.

Cela étant, il est dans les devoirs d’un gouvernement de tout prévoir. Et les Allemands sont un peuple méthodique et sérieux qui a l’habitude de tout prévoir, même l’improbable. Il me semble donc difficile d’imaginer que les dirigeants politiques allemands n’aient jamais réfléchi au moyen de faire de leur pays une puissance atomique.

  • Qu’est-ce que la force atomique ?

Le statut de puissance nucléaire ne s’obtient pas simplement par la détention de trois têtes nucléaires rangées sous un hangar. Il implique un nombre considérable d’autres réalisations.

Il faut non seulement avoir les armes, mais avoir leur chaîne de production, savoir la garder et la protéger, en avoir testé l’efficacité, avoir testé bien sûr les armes elles-mêmes, savoir et pouvoir les conserver en sécurité, « durcir » sa chaîne de commandement (notamment pour ne pas se retrouver dans l’incapacité de l’utiliser, suite à la trahison ou au décès d’un seul homme).

Il faut avoir formé des gens à construire des sites, garder des sites, modéliser l’arme comme ses vecteurs en termes physiques et mathématiques, construire les vecteurs de l’arme, construire l’arme en tant que telle, fabriquer et tester des appareils pour transmettre les ordres de façon sécurisée.

Qu’on songe par exemple à toute la logistique que requiert, pour la France, le maintien permanent d’une patrouille de deux SNLE sur une flotte de quatre, ou bien à l’effort scientifique requis pour obtenir la possibilité de simuler numériquement les effets de l’explosion des charges produites – chose essentielle depuis que les tests nucléaires sont bannis.

Chacune des cinq puissances nucléaires officielles a donc dû consentir, sur des décennies, un investissement énorme en temps, en hommes et en argent.  Il est donc totalement irréaliste d’imaginer qu’un nouvel accédant puisse atteindre à la force atomique du jour au lendemain.

Si Charles de Gaulle n’avait pas voulu l’entrée de son pays dans le club très fermé des puissances nucléaires, il serait aujourd’hui fort difficile pour la France d’y parvenir. C’est pourquoi très rares sont les propositions faites en France pour que le pays se dessaisisse de ce statut ; elles émanent de gens qui sont plus attachés à un ordre mondial transnational qu’à la souveraineté nationale de la France. Je citerai par exemple la proposition faite en 2009 par MM. Juppé, Rocard, Norlain et Richard, un peu oubliée aujourd’hui…

C’est ainsi qu’un éventuel accès de notre voisin allemand au statut nucléaire semble a priori un risque lointain. Quand bien même, peut-on se dire, l’Allemagne prétendrait-elle circonvenir l’article 3 du Traité de Moscou, le travail qu’elle devrait entreprendre serait tellement considérable que les quatre Alliés auraient tout le temps de déceler la manœuvre et de la faire avorter.

Mais livrons-nous à un petit exercice de paranoïa. Après tout, si j’étais moi, Allemand, sans doute aurais-je déjà songé aux moyens de contourner l’obstacle.

Est-ce si impossible ?

Comme je l’ai fait observer plus haut, devenir une puissance nucléaire implique d’acquérir plusieurs choses qui n’ont rien à voir les unes avec les autres.

Certaines sont de l’ordre de l’immatériel (durcir une chaîne de commandement, ou former des ingénieurs et des savants) ; par leur nature même, elles peuvent se faire de façon relativement discrète.

À l’opposé, le test nucléaire initial est tout sauf discret ; et il est interdit deux fois dans le cas de l’Allemagne : une fois du fait de l’article 3 du traité de Moscou, et une fois du fait de l’interdiction planétaire des tests nucléaires.

Mais entre ces deux extrêmes ?

Entre les deux on va trouver par exemple l’acquisition des technologies nécessaires aux missiles intercontinentaux, ou la mise en place de chaîne de production – la mise en place physique et la validation, c’est-à-dire d’autres sortes de tests – des chaînes de productions d’autres types de lanceurs. Par exemple, des sous-marins.

Toutes ces actions ne peuvent pas se faire de manière entièrement discrète, évidemment, mais elles sont moins voyantes que l’essai de Mururoa du 24 août 1968.

Or il se trouve l’actualité a fourni, depuis quelques semestres, des symptômes tendant à confirmer qu’il pourrait bien y avoir un intérêt discret de l’Allemagne pour ces étapes de l’accès au nucléaire. Je ne citerai que deux de ces symptômes, tout en étant bien conscient qu’ils peuvent tous deux s’expliquer autrement – et qu’ils sont, de fait, expliqués autrement par les observateurs. Mais en cette matière, on ne saurait être trop méfiant…

Ces deux exemples sont :

  • l’entrée de l’Allemagne dans Airbus ;
  • et la vente, ou plutôt le cadeau, fait par l’Allemagne à Israël de sous-marins du type nommé Dolphin.

 

  • Le discret intérêt de l’Allemagne pour la bombe

Airbus, d’abord. Le groupe Airbus a été créé en 2000 par les États français et espagnol et deux groupes privés, l’un français et l’autre allemand, sur la base d’une structure homonyme existant depuis les années 1970. Le choix du nom, EADS, qui n’est ni français, ni espagnol, ni allemand, témoigne de la prétendue « volonté d’Europe » qui porte le projet. La part de l’État français dans l’actionnariat du groupe est passé de 48% en 1999 à… 11% en 2015, tandis que la part de l’État fédéral allemand est de 11% depuis 2014.

Par ailleurs, le groupe est aussi le constructeur des missiles stratégiques de la Force océanique stratégique (FOST) française et, de ce fait, le détenteur de certaines technologies très pointues, touchant au nucléaire mais aussi au spatial. (Le côté spatial est notamment dû au fait que les ogives de ces missiles sont « réentrantes », c’est à dire qu’elles effectuent une partie de leur trajet dans l’espace et doivent rester fonctionnelles après leur rentrée dans l’atmosphère.)

Nous parlons ici de très hautes technologies, comparables seulement à leurs équivalents russes et américains.  Totalement hors de portée de « petits candidats » au nucléaire tels que la Libye ou la Corée du Nord, elles ont coûté à la France un travail de plusieurs décennies.

Est-ce que la structure d’Airbus offrirait un moyen pour l’État allemand de récupérer ces techniques, s’il en décidait ainsi ? La réponse est que c’est une question de temps.

Si l’Allemagne dispose d’un horizon de quelques années pour ce faire, il est impensable qu’elle n’y parvienne pas. Bien entendu, l’Allemagne est censée ne pas désirer faire une telle chose, mais je trouve que cette garantie est faible.

 

Voyons à présent l’histoire des Dolphins.

Ce sont des sous-marins de construction allemande. Il y a certes un monde entre ces engins et un SNLE français. Mais il n’en reste pas moins qu’ils sont capables de lancer des armes nucléaires par le vecteur de missiles de croisière. Ces vaisseaux sont vendus à l’État d’Israël a un tarif très avantageux, les premiers ayant été carrément offerts.

Cette générosité étrange a suscité des questions.

Nous lisons sur le site web irenees.net de l’association Modus Operandi, la remarque suivante :

«  Les vraies raisons n’ont jamais été explicitement données, mais comme pour se faire « pardonner », l’Allemagne a tout bonnement offert de financer intégralement les deux premiers sous-marins (640 millions de dollars) et de partager le financement du troisième.  »

Se faire pardonner ? C’est une explication commode. Mais il existe une explication moins irénique.

Ainsi que je l’ai rappelé, l’accès au statut de puissance nucléaire implique un nombre considérable d’étapes, notamment construire, faire fonctionner et tester des chaînes de production. « Tester » est ici l’obstacle. L’Allemagne a pu être en mesure de créer la chaîne de production des Dolphins, mais elle n’est certainement pas en mesure de tester que le produit fini puisse effectivement lancer du nucléaire, en raison de l’Article 3 du Traité de Moscou.

Cependant, elle peut contourner l’obstacle en faisant faire le test… par la marine israélienne.

On comprend alors que le véritable paiement de ce qui serait, sinon, un pur cadeau pourrait alors consister en ceci : la validation du produit, qui est essentielle et qui posait la difficulté la plus grande. Pas de force nucléaire sans tests et validations, aussi bien pour les vecteurs et les lanceurs que pour les charges elles-mêmes.

Du reste, cette opération n’a pas échappé à la vigilance des experts, et notamment des médias russes puisque Sputnik a consacré un article spécial, en avril 2015, pour révéler à ses lecteurs que « Berlin livrera un 5e sous-marin à capacité nucléaire à Israël ».

 

Ce sont là des raisons de croire que la direction politique allemande n’a pas forcément renoncé à acquérir, un jour, le statut nucléaire, malgré les difficultés toutes particulières que pose pour l’Allemagne la poursuite d’un tel objectif.

Mais puisque cet objectif n’est pas commode à atteindre, voyons s’il n’y aurait pas un chemin plus astucieux. C’est ici qu’intervient l’Europe.

 

  • La proposition « de Kiesewetter »

Roderich Kiesewetter est un député allemand (CDU), membre de la commission parlementaire des Affaires étrangères du Bundestag, et un ex-officier d’état major général de la Bundeswehr.

Il est également membre, aux côtés d’Andrew Duff, un autre individu que j’ai déjà présenté aux adhérents et sympathisants de l’UPR, du « Conseil européen sur les relations étrangères » (« European Coucil on Foreign Relations » (ECFR).

Les deux hommes ont en commun une spécialité peu banale : ils lancent des « ballons d’essai ».

Cette activité consiste à mettre des idées sur la table, comme si elles étaient les leurs, sans engager des personnalités ou des institutions plus officielles, qu’elles soient allemandes ou européennes (tels Juncker ou la Commission européenne). Le but étant de voir si ces idées ne provoquent aucune réaction notable chez les autres responsables politiques, la presse et l’opinion publique, ou bien si elles suscitent au contraire une levée de boucliers.

 

Afin de tester discrètement les opinions publiques, nationale et internationale, Roderich Kiesewetter, député allemand de la CDU, est régulièrement chargé de lancer des « ballons d’essai » pour le compte des élites d’Outre-Rhin.

 

Or, Roderich Kiesewetter a lancé, en novembre 2016, une idée qu’il présente comme étant la sienne, tout à fait en rapport avec sa double casquette militaire + Affaires étrangères.

Cette idée est d’utiliser la construction européenne pour contourner les obstacles que j’ai décrits plus haut. Et c’est une idée lumineuse. Plutôt que de s’embêter à progresser sournoisement vers le statut nucléaire, l’acquérir de plein droit ; puisque interdiction en est faite à l’Allemagne, l’acquérir non pas en tant qu’Allemagne mais en tant que membre de l’Union européenne.

L’idée a dû naître voici déjà un certain temps, tant elle est conforme à un tropisme de l’esprit allemand actuel, qui consiste à se présenter comme un gentil membre du camp occidental et démocratique plutôt que comme un vilain Allemand suspect des idées les plus abominables. (Au passage, j’explique ainsi l’invraisemblable appétence de nos amis allemands pour la langue anglaise : question d’image, tout particulièrement vis-à-vis des autres Occidentaux.)

Ce prétexte aurait pu être la Crimée. Il aurait pu être la « montée des populismes ». Il n’aurait pas tellement pu être le Brexit, qui a pour effet de faire sortir un pays nucléaire de l’UE, tout en le laissant dans l’OTAN. Il sera, finalement, l’élection de Trump.

La justification est conjoncturellement parfaite :

  • les incartades de Trump et le flou qu’il entretient sur les engagements de Washington dans l’OTAN ;
  • le risque de perte du « parapluie nucléaire » américain qui est agité dans les médias euro-atlantistes ;
  • la «menace » d’une Russie suspectée des pires intentions par ces mêmes médias.

Décidément, l’occasion est trop belle de lancer le ballon d’essai. Dont acte.

Reuters a donc présenté  l’idée « de Kiesewetter » dans une dépêche en date du 16 novembre 2016. Si mon lecteur garde à l’esprit ce que je viens de dire, la lecture de chaque ligne de cette dépêche (en anglais) devra lui sembler transparente.

Bien entendu, la proposition est assortie d’une réaffirmation que « l’Allemagne elle-même » ne doit pas devenir puissance nucléaire. Cependant cette phrase fait partie de la rhétorique obligatoire. Examinons un peu plus soigneusement le contenu concret de la proposition.

La dépêche de Reuters reste vague et ne fait que reprendre les mots de Kiesewetter de « donner des garanties nucléaires à l’ensemble de l’Europe ». Il mentionne toutefois que la source de financement devrait être un budget militaire européen commun – lequel est déjà planifié et doit commencer en 2019, détail intéressant dont je ne me souviens pas que TF1 ou Le Monde nous l’aient rapporté.

Cependant un article d’un autre « think-tank » européen, Carnegie Europe, n’a pas de ces pudeurs et parle carrément d’  « Euro‑nukes » (bombes atomiques européennes) auxquelles la France pourrait consentir à cause de la charge budgétaire que représente pour elle sa propre force de dissuasion, dans le contexte de notre appartenance à l’euro qui nous plonge dans des restrictions budgétaires toujours plus sévères.

C’est en effet la seule forme concrètement envisageable de « garanties ». Mais dans « Euro‑nukes » il y a tout : la construction, la conservation, la chaîne de commandement « européenne », donc incluant des politiques et des militaires allemands. Le projet Kiesewetter serait de loin le plus efficace pour obtenir, dans des délais raisonnables, une acquisition par l’Allemagne du statut de puissance nucléaire.

 

  • L’intérêt de l’Allemagne pour notre siège au Conseil de sécurité de l’ONU

Un malheur n’arrivant jamais seul, l’élection d’Emmanuel Macron va probablement inciter certains cercles européistes à ressortir d’ici peu la proposition de faire du siège permanent français au Conseil de Sécurité de l’ONU un siège franco-allemand.

Cette idée – qui parachèverait le suicide de la France en tant que grande puissance – n’est pas nouvelle. Dans plusieurs de ses  conférences, François Asselineau en a d’ailleurs parlé, en soulignant qu’elle a déjà été lancée maintes fois depuis des années par Daniel Cohn-Bendit. Par exemple lorsqu’il réclamait dans le Nouvel Obs du 21 juillet 2012 que la France abandonne son siège permanent au Conseil de Sécurité « au profit d’un siège franco-allemand, avant garde d’un siège européen ». Idée réitérée de façon plus allusive  dans le Nouvel Obs du 13 octobre 2012 :

Mais ces jours-ci, une partie de la presse française domestiquée fait semblant de découvrir cette idée avec enthousiasme, et le journal Libération suggère même que l’opinion publique  attendrait avec intérêt qu’Emmanuel Macron le décide….

 

Pour en revenir à l’idée attribuée à Kiesewetter des « bombes atomiques européennes », il est intéressant de relever que le 6 mars 2017, le New York Times a contribué à son tour à lui donner du crédit et à l’installer l’idée dans les esprits.

Le prestigieux quotidien américain écrit en effet  : «An idea, once unthinkable, is gaining attention in European policy circles: a European Union nuclear weapons program. Under such a plan, France’s arsenal would be repurposed to protect the rest of Europe and would be put under a common European command, funding plan, defense doctrine, or some combination of the three. It would be enacted only if the Continent could no longer count on American protection. »

Traduction : «Une idée, longtemps impensable, retient l’attention des milieux politiques européens : un programme d’armes nucléaires de l’Union européenne. Suivant un tel plan, l’arsenal de la France serait réorienté vers la protection du reste de l’Europe et serait placé sous un commandement européen commun, un plan de financement, une doctrine de la défense ou une combinaison des trois. Il ne serait promulgué que si le continent ne pouvait plus compter sur la protection américaine. »

Rien d’autre à ajouter.

 

CONCLUSION : LA HAUTE TRAHISON ULTIME AURA-T-ELLE LIEU ? 

Force est de constater que les événements se mettent progressivement en place pour voir la France abandonner sciemment les deux atouts suprêmes que constituent son siège permanent au Conseil de Sécurité de l’ONU et l’indépendance de sa propre force nucléaire.

Une telle évolution serait parfaitement compatible avec l’esprit européiste, bien que ses motivations ne soient pas forcément purement européistes.

En effet, sur quoi repose l’européisme ? Sur la volonté de démanteler les États-nations et d’abraser leur souveraineté. Or, la force atomique et le siège permanent – que nous devons l’un et l’autre à l’action stratégique et opiniâtre de Charles de Gaulle – sont bien les deux sanctuaires ultimes de la souveraineté nationale française.

Il était donc à prévoir que les forces euro-atlantistes – et les élites allemandes parmi elles – tenteraient d’y porter atteinte, tout comme au reste.

Le processus est lancé. La suprême haute trahison aura-t-elle lieu ? Et Emmanuel Macron a-t-il été propulsé à l’Élysée par l’oligarchie dans ce but suprême ?

Le décompte fatidique se poursuit alors que le peuple français, placé sous le contrôle mental des grands médias, ne comprend pas, ou se refuse à comprendre, ce qui se passe.

Plus que jamais, le Frexit de l’UE, de l’euro, et de l’OTAN sont la dernière chance avant la fin de l’Histoire de France comme puissance indépendante et souveraine.

Vincent Brousseau
15 juillet 2017