Le billet d’humeur d’Isary Hanbelle, médecin généraliste et adhérente de l’UPR, sur les choix gouvernementaux en matière de santé publique

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loi-de-financement-securite-sociale[ En photo : Mme Marisol Touraine, ministre des Affaires sociales et de la Santé, est la responsable du projet de loi dite de « modernisation du système de santé », adopté par l’Assemblée nationale en décembre 2015. ]

Après l’adoption récente du « Projet de Loi de Santé » (PLS) ou de « Projet de loi de modernisation du système de santé », il est important que nos concitoyens comprennent que le problème crucial de la démographie médicale devrait inciter tout gouvernement responsable et soucieux de l’intérêt général à avoir des relations apaisées avec le corps médical.

Au lieu de cela, le gouvernement a choisi d’agiter le chiffon rouge du « Tiers Payant Généralisé » (TPG). Et face à la levée de bouclier que cette perspective suscite dans le corps médical, le gouvernement ne fournit, comme seule explication, que cette opposition relèverait uniquement d’un réflexe corporatiste, bien entendu injustifiable.

Les Français, qui sont tous concernés par la pérennité de la qualité de notre médecine, naguère encore si réputée, doivent connaître le pourquoi du comment de ce désaccord de fond.

Si mes collègues médecins sont très majoritairement hostiles au TPG, c’est parce qu’ils ne sont pas nés de la dernière pluie. Nous anticipons que, derrière les belles paroles avec lesquelles cette politique est présentée, l’instauration du TPG va inéluctablement entraîner une modification du rapport entre la part des soins couverte actuellement par la Sécurité Sociale et la part des soins restante, actuellement couverte par les Mutuelles pour les Français qui en disposent.

Le curseur entre Sécurité Sociale et Mutuelles privées va ainsi se déplacer, discrètement, insidieusement, implacablement.

Dans quel sens à votre avis ? Compte tenu du discours ambiant et des nécessités constamment affirmées de réduire les dépenses de l’État, il n’est pas sorcier de comprendre que l’on va assister à un désengagement progressif de la Sécurité Sociale – avec une accélération des « déremboursements » qui sont devenus fréquents – une croissance continuelle de la part prise en charge par les Mutuelles.

Dans un premier temps, cela passera à peu près inaperçu. Les médias continueront leur habituelle propagande sur la nécessité de « réduire le trou de la Sécu » et les patients auront l’impression de n’assister qu’à un transfert indolore de prise en charge. On peut prévoir que le curseur commencera à bouger dans une relative indifférence.

Jusqu’à quand ? Jusqu’à ce que les Français voient bondir leurs cotisations de mutuelles (c’est déjà le cas pour beaucoup) et constatent qu’ils ne voient pas baisser leurs cotisations sociales sur leurs feuilles de paie.

C’est alors qu’ils commenceront à prendre l’affaire au sérieux et à protester. Et en guise de réponse à leur légitime colère, ils entendront leurs « chères » mutuelles leur rétorquer : « Allez consulter un médecin de notre réseau ! »

Il n’est qu’à voir le nombre vertigineux de publicités pour les mutuelles qui envahissent nos boites mail pour comprendre qu’ il n’y a pas là que de louables intentions liées à l’ intérêt subit pour notre bien être sanitaire collectif.

Voilà comment la prise en charge sera moins efficace et performante pour un prix qui, lui, va aller crescendo.

Pourquoi une prise en charge moins efficace ? Parce que vous n’aurez pas choisi le praticien du réseau de la mutuelle que celle-ci vous imposera. Bien sûr, il se peut que vous vous entendiez bien avec lui (ou elle) et que vous vous sentiez en confiance. Mais il se peut aussi que ce ne soit pas le cas. Bien sûr, il se peut qu’il soit installé près de chez vous. Mais il se peut aussi qu’il exerce à 20 kilomètres.

Et puis le praticien de la mutuelle qui vous aura examiné le lundi ne sera peut-être pas celui qui vous recevra le jeudi avec vos résultats d’examen.

Assurément, rien de cela ne sera générateur d’économies de dépenses de soins. Car la bonne connaissance de ses patients que seul le « médecin de famille » acquiert avec le temps, affine de façon indéniable la pertinence des diagnostics et des demandes d’examens complémentaires.

Moins efficace et plus coûteuse, cette nouvelle répartition des tâches aura enfin d’autres impacts majeurs – dont les conséquences sont potentiellement ravageuses :

• que deviendra l’indépendance de prescription des dits praticiens de réseaux à l’égard de ces chères mutuelles ?

• que restera-t-il de l’attrait de la profession médicale, si elle devient une médecine placée sous la tutelle inquisitoriale des Agences Régionales de Santé (ARS) d’une part et des mutuelles, focalisées sur la nécessité de dégager des profits, d’autre part ?

• que va devenir la liberté d’installation des médecins si ce sont les ARS qui en décident ?

• que va devenir la secret médical, conformément au serment d’Hippocrate, si les données médicales de chaque patient doivent être transmises à des groupements de professionnels ou à des mutuelles ?

Toutes ces interrogations et ces inquiétudes viennent du corps médical qui a l’expérience quotidienne du « terrain ». Elles sont à des années-lumière des orientations retenues par les concepteurs du « Projet de loi Santé » qui s’inscrivent dans le cadre idéologique de l’euro-atlantisme ultra-libéral.

Car ce qui constitue au bout du compte la trame de tout cela, c’est le discrédit de principe pour la traditionnelle médecine libérale à la française et en revanche l’éloge de principe du recours au privé pour résoudre tous les problèmes. Qu’on le veuille ou non, et malgré toutes les dénégations, la ligne de mire est une évolution de la médecine française vers une médecine différenciée selon les revenus, selon l’anti-modèle américain.

Dans ce domaine comme dans tant d’autres, on détruit ce qui existait et marchait globalement bien, le tout sous couvert de « modernisation ».

Dans ce domaine comme dans tant d’autres, le gouvernement aurait été bien avisé de laisser un peu plus la parole à ceux qui sont au charbon et un peu moins à ceux qui ne savent même pas qu’il y a du charbon.

Isary HANBELLE

Isary Hanbelle est le pseudonyme d’une adhérente et militante active de l’UPR, qui exerce comme médecin généraliste libéral dans sa vie professionnelle.
L’UPR compte actuellement 112 médecins et étudiants en médecine parmi ses adhérents.

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