La défaite cinglante d’Orbán confirme l’impasse de la stratégie « alter-européiste » de l’extrême-droite française

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Depuis au moins cinq ans, l’UPR et moi-même avons été régulièrement critiqués par des partisans de Le Pen, Bardella, Zemmour ou Maréchal pour notre volonté inébranlable de libérer la France de l’UE, de l’euro et de l’OTAN.

Ces critiques nous reprochent d’être trop radicaux. Ils estiment qu’il ne faut pas effrayer l’opinion publique et veulent un compromis avec l’européisme.

Comment ?

En proposant de « changer l’Europe » avec des forces « souverainistes » de d’autres États-membres de l’UE.

En 2021, Le Pen a ainsi annoncé son vœu de constituer « une grande alliance avec une quinzaine de formations » souverainistes et d’extrême droite dans une quinzaine d’autres États de l’UE.


Notamment :

  • Ligue, de Matteo Salvini (Italie),
  • Fidesz, de Orbán (Hongrie),
  • Vox (Espagne),
  • Droit et Justice-PiS (Pologne).

Les partisans du RN assurent que cette alliance pourrait obtenir une centaine d’euro-députés et pourrait ainsi « changer l’Europe » en une « Europe des nations ».

J’ai répondu quant à moi que :

  • même avec 100 euro-députés, cette alliance resterait très minoritaire parmi les 720 euro-députés du Parlement européen,
  • le Parlement européen n’a de toute façon aucune compétence juridique pour changer la moindre virgule des traités européens,
  • ces traités européens se changent à l’unanimité des 27 États-membres (et pas seulement d’« une quinzaine »),
  • ce qui impose l’accord simultané de 27 gouvernements pour la signature et de 27 parlements (ou référendums) nationaux pour la ratification.

Or, même en supposant que la « quinzaine » de partis frères du RN parviennent simultanément au pouvoir dans 15 États, il en manquera 12.

Et même en supposant qu’ils tombent d’accord tous les 15 sur la même rédaction d’un nouveau traité, il en manquera toujours 12.

Bref, prétendre que l’alliance voulue par le RN pourrait changer l’Europe en une « Europe des nations » est un mensonge pur et simple.

Quoi qu’il en soit, cette alliance ne dépassa pas la signature d’une déclaration commune en juillet 2021 « contre le fédéralisme de Bruxelles ».

En septembre 2021, Orbán organisa à Budapest le 4e Sommet démographique qu’il avait inauguré en 2015 pour dénoncer le « Grand remplacement » et la propagande LGBT.

Parmi les invités français figuraient Maréchal et Zemmour, l’une et l’autre désireux de plagier le RN. En pleine recherche de parrainages pour 2022, Zemmour avait cru bon de solliciter une entrevue en tête-à-tête avec Orbán, histoire d’ajouter une « dimension internationale » à son image.

Flatté d’être ainsi courtisé par toute l’extrême-droite française, Orbán lui accorda bien volontiers cet entretien.
Mais cela ne l’empêcha pas de soutenir Le Pen plutôt que Zemmour à la présidentielle de 2022, par pur opportunisme. Il avait compris que Le Pen pourrait accéder au 2e tour, pas Zemmour.

Orbán apporta donc publiquement son soutien à Le Pen le 29 janvier 2022, en marge d’une réunion de partis d’extrême droite à Madrid.

Orbán aida aussi Le Pen à financer sa campagne de 2022 : elle obtint un prêt de 10,6 M€ de la banque MKB, propriété de l’oligarque hongrois Lorinc Meszaros. Ce proche de Orbán est devenu la 1re fortune de Hongrie grâce à des marchés publics financés par des subventions européennes. (Plus de 1,5 Mds€ de marchés publics en 2017,dont plus de 80 % sur fondseuropéens !)

Le Pen présenta ensuite son programme présidentiel à Paris le 13 mars 2022.
Il prévoyait :

  • le maintien dans l’UE et dans l’euro,
  • le maintien dans l’OTAN et la sortie du seul « commandement intégré »,
  • le renforcement des accords bilatéraux avec les pays membres de l’UE appartenant au groupe de Visegrád (Hongrie, Pologne, Pologne, Tchéquie, Slovaquie).

Le Pen ressortit son projet d’« alliance européenne des nations libres et souveraines » en martelant son refus de tout Frexit et en insistant : « Nous voulons une réforme de l’UE de l’intérieur ».

Cependant, l’invasion russe de l’Ukraine, survenue 3 semaines avant la présentation du programme de Le Pen (24/2/2022), bloqua son projet d’alliance du fait des divergences irréductibles entre les partis concernés.

L’attitude favorable à Moscou du Fidesz et du RN se heurta de front à l’hostilité viscérale des autres, notamment du PiS polonais, à l’encontre de Poutine.

Le 3 avril 2022, Orbán remporta les législatives pour la 4e fois consécutive (54,1% des voix et 67,8% des sièges).

3 semaines plus tard, le 24 avril 2022, Le Pen fut en revanche lourdement battue au 2d tour par Macron (41,4% des voix contre 58,6%).

Entre-temps, la Commission avait décidé de « geler » les fonds européens destinés à la Hongrie. Officiellement en raison d’accusations de corruption et de conflits d’intérêts. Officieusement pour punir Orbán de ses décisions s’opposant à l’UE dans plusieurs domaines juridiques et sociétaux et sur le conflit entre la Russie et l’Ukraine.

Les 4 ans écoulés depuis lors ont été placés sous cette épée de Damocles des gels financiers colossaux de la Commission européenne. Et, loin du héros anti-européiste que certains voulaient voir en lui, Orbán s’est révélé sous un jour très cynique.

Après des mois de chantage implicite, il a ainsi fini par accepter coup sur coup en février 2024 de lever ses vetos à une nouvelle aide énorme à lUkraine, puis à l’entrée de la Finlande dans l’OTAN.

Comme par hasard, la Commission débloqua alors 10 milliards d’euro sur les 20 des fonds européens dus à la Hongrie qu’elle avait « gelés ».

Conclusion

La défaite d’Orbán ce 12 avril 2026 (38,43% des voix et 27,6% des sièges) constitue l’épilogue de ses 16 ans au pouvoir, dont les 4 dernières années auront été marquées par l’ambiguïté d’un opposant, en apparence, résolu à l’ordre euro-atlantiste, mais en réalité prêt à tout céder moyennant finance.

Il en résulte un constat : la stratégie « alter-européiste » de Le Pen, Bardella, Zemmour, Maréchal, débouche sur une triple impasse.

1/ Il est absurde de prétendre « changer d’Europe » grâce à une alliance avec quelques autres pays d’Europe, sur la base d’une entente conjoncturelle entre gouvernements.

Non seulement la guerre en Ukraine, à partir de 2022, a empêché l’alliance de Le Pen de voir le jour, du fait des dissensions avec la Pologne.

Mais que vienne l’alternance, comme en 2026 en Hongrie dont le nouveau dirigeant, hostile au RN, est réputé pro-européen, et l’alliance s’effondre aussitôt.

2/ Il est encore plus absurde de vouloir changer drastiquement l’UE en une « Europe des nations », en s’alliant pour cela avec des pays comme ceux du groupe de Visegrád (Hongrie, Pologne, Tchéquie, Slovaquie) qui sont tous des bénéficiaires nets des fonds européens !

Ces pays encaissent des milliards d’euros chaque année, versés par la Commission européenne par ponction sur les contribuables allemands, français et néerlandais.

Leur intérêt financier est donc structurellement l’opposé du nôtre. Les dirigeants de ces pays finissent donc toujours par obéir à Bruxelles, moyennant réception de nos milliards !

3/ Il est enfin complètement contre-productif de mélanger tous les sujets, comme l’ont fait Le Pen, Zemmour et Maréchal avec Orbán.

Car :

  • récupérer notre souveraineté nationale est une chose,
  • vouloir une politique économique libérale en est une autre,
  • empêcher l’immigration illégale en est une troisième,
  • lutter contre le lobby LGBT en est une quatrième,
  • dénoncer l’islam en est une cinquième,
  • etc.

Il est possible de rallier en France une majorité pour le premier objectif : récupérer notre souveraineté. Mais à la condition de rassembler au-dessus du clivage droite gauche, comme l’a montré le référendum du 29 mai 2005.

Tous les autres objectifs, marqueurs d’extrême-droite, interdisent un tel rassemblement et deviennent eux-mêmes inaccessibles puisque c’est l’UE qui en décide.

La débâcle électorale d’Orbán confirme l’erreur stratégique de l’extrême-droite française et conforte totalement la justesse stratégique et tactique de l’UPR.

FA
13/4/2026