=== HISTOIRE DE FRANCE === Deux interventions inédites de Charles de Gaulle – 2/2 – « MA VIE PUBLIQUE A RENCONTRÉ BIEN DES ÉCHECS. SI CES ÉCHECS N’ÉTAIENT QUE LES MIENS, ÇA N’AURAIT AUCUNE IMPORTANCE. MALHEUREUSEMENT, CE SONT TOUS DES ÉCHECS DE LA FRANCE. » 7 novembre 1954

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Éric Branca, membre du Conseil d’administration de la Fondation Charles de Gaulle, vient de publier deux intéressantes interventions inédites de Charles de Gaulle sur le site de la Fondation Charles de Gaulle : http://www.charles-de-gaulle.org/blog/2020/03/28/lettre-dinformation-n3-enregistrements-exceptionnels-du-general-de-gaulle/.

Ces deux interventions ont été faites par le fondateur de la France Libre pendant sa “traversée du désert” (période ainsi décrite entre son départ du pouvoir en janvier 1946 et son retour en mai 1958).

La seconde de ces deux interventions a été prononcée le 7 novembre 1954, lors de la réunion des délégués départementaux du RPF (le “Rassemblement du peuple français”, qui se revendiquait du “gaullisme”).

Rappel historique

Pour bien la comprendre, je suggère de lire le bref rappel historique que j’ai mentionné dans le message précédent pour commenter la première intervention inédite retrouvée, datée du 8 novembre 1953.

J’y ajouterai qu’au cours des douze mois survenus entre les deux interventions (8 novembre 1953 – 7 novembre 1954), de nouveaux événements importants, voire tragiques, se sont produits.

En particulier :

– le 1er février 1954 : la vague de froid de l’hiver amène l’abbé Pierre à lancer à la radio un appel à la solidarité avec les sans-abris,

– le 7 mai 1954 : la défaite et la capitulation française à Diên Biên Phu après trois mois de combat, scellant la fin de la présence française en Indochine (l’accord de paix de Genève interviendra le 21 juillet),

– le 30 août 1954 : par une alliance de circonstance entre les gaullistes et les communistes, la Chambre des députés refuse de ratifier le traité de la Communauté européenne de défense (CED) par 319 voix contre 264. Ses opposants estimaient que la CED ouvrait la voie à l’intégration politique et à l’abandon d’un élément fondamental de la souveraineté nationale,

– le 1er novembre 1954 : la “Toussaint rouge” avec les attentats dans les Aurès marque le début de la guerre d’Algérie qui va entraîner la chute du régime de la IVe République.

C’est dans ce contexte qu’intervient cette prise de parole de de Gaulle du 7 novembre 1954 et que l’on vient tout juste de retrouver dans des archives oubliées.

L’Homme du 18 juin 1940 explique sa stratégie

L’Homme du 18 juin 1940 explique sa stratégie, qui n’a pas varié par rapport à ce qu’il disait un an auparavant (cf. son intervention du 8 novembre 1953).

Il insiste encore et toujours sur la nécessaire rectitude qu’il faut conserver et le refus de se compromettre avec un régime qui conduit la France à sa ruine.

Et il insiste sur le fait que les échecs ne doivent pas détourner de la constance politique. Il le fait en ces termes :

“Du reste, je suis habitué moi à ces déboires qui sont suivis par la justification apportée par les événements. Dans ce sens, permettez-moi de le dire, ma vie publique a rencontré bien des échecs. Si ces échecs n’étaient que les miens, ça n’aurait aucune importance. Malheureusement, ce sont tous des échecs de la France.

La fin de son intervention est particulièrement touchante puisque l’Homme du 18 Juin avoue publiquement les doutes qui l’habitent constamment sur ses chances de succès.

“Pendant les jours les plus sombres de la plus sombre épreuve, pendant la guerre, je vous confesse qu’il m’est arrivé de me dire, qu’il m’est arrivé de penser : ‘‘Peut-être que ma mission consiste à être l’élan ultime vers les sommets. Peut-être qu’elle consiste à écrire dans notre histoire les dernières pages du livre de notre grandeur’’.
Et puis à d’autres moments, sentant renaître en moi la foi avec l’espérance, je me disais au contraire : ‘‘Peut-être que la voie que je montre à la nation, c’est celle par où, à la fin des fins, nous arriverons à l’avenir, à un avenir où l’État sera juste et fort, où l’homme sera libéré, où la France sera la France, c’est-à-dire grande et fraternelle’’.

J’en suis encore là, aujourd’hui.”
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Comme on le sait, Charles de Gaulle reviendra au pouvoir en mai 1958, trois ans et demi après cette déclaration, à la faveur de la situation en Algérie en train de dégénérer en guerre civile.

La description qu’il fait de la France de 1954 et sa volonté de rester, quoi qu’il arrive, le plus farouche opposant au système et son refus de toute compromission avec ce système, et cela jusqu’à ce qu’un événement vienne complètement bouleverser la donne, sont particulièrement intéressantes à relier en ces jours catastrophiques du printemps 2020.

FA
05/04/2020
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L’intervention de Charles de Gaulle du 8 novembre 1954

L’intervention de Charles de Gaulle du 8 novembre 1954 peut être écoutée ici : http://www.charles-de-gaulle.org/wp-content/uploads/2020/04/1954_11_07-Rien-nest-possible-sans-consentement-general.mp3

Le texte de cette intervention est reporté ci-après :

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« Le Rassemblement reste donc la nécessité. Il faut qu’il soit représenté, il faut qu’il soit préconisé, il faut qu’il ait un sens. C’est moi et vous avec moi. À quoi cela nous engage-t-il actuellement ? Cela nous engage actuellement, même si cela diminue nos effectifs, ce qui n’a pas une énorme importance parce que les effectifs ça va et ça vient dans l’histoire. Mais ce qui est capital, c’est que ceux qui croient avec moi qu’il doit en être ainsi ne se démentent pas eux-mêmes.

Autrement dit, que notre Rassemblement, qui n’est plus le Rassemblement du peuple français à l’heure qu’il est – c’est évident – qui n’en est que l’avant-garde, qui n’en est que l’apôtre, qui n’en est que le signe précurseur, eh bien ! notre Rassemblement ne peut pas entrer dans le jeu électoral, dans le jeu politique, dans le jeu ministériel de tous les jours. C’est une chose qu’il n’a pas le droit de faire et ce sur quoi j’insiste pour qu’on ne le fasse pas, nulle part. On n’a pas le droit de dire que le Rassemblement joue un rôle dans les combinaisons.

Naturellement, nos adversaires, ceux qui sont pour la dispersion, c’est-à-dire les hommes des partis, c’est-à-dire les hommes du régime, c’est-à-dire les journaux du régime, c’est-à-dire la radio du régime, c’est-à-dire l’agence du régime, ceux-là s’efforcent toujours de faire croire, de croire eux-mêmes, de faire croire, de donner à croire que nous sommes engagés dans la combinaison.

Ils n’ont pas d’autres soucis. C’est comme ça que vous voyez tous les Fauvet, tous les …, enfin tous les adversaires, tous les hommes du régime, tous ceux que j’ai appelés les stylographes de la décadence n’est-ce-pas, qui sont ceux de la dispersion, vous les voyez s’acharner à dire que le RPF est dans le coup, que les ministres RPF, que le général de Gaulle, etc., ils s’y efforcent par définition car comme ils combattent l’idée même du rassemblement, comme c’est contraire à leur nature, à leur désir, à leur instinct, ils voudraient qu’il n’y en ait pas.

Par conséquent, ils s’acharnent à se démontrer à eux-mêmes et à démontrer aux autres qu’il n’y en a pas et que le Rassemblement n’est qu’un parti comme les autres.

Or, dès que j’ai vu le Rassemblement devenir un parti, vous avez pu constater que je m’en suis éloigné, il y a déjà plusieurs années, que je m’en suis éloigné peu à peu et que maintenant, dès lors qu’il s’agit de combinaisons, d’affaires électorales ou d’affaires ministérielles, je suis absolument en dehors et je fais exprès d’y être.

L’autre jour, un brave type qui s’appelle Mendès France n’est-ce-pas, qui a fait un gouvernement, après tant d’autres et avant tant d’autres, m’a envoyé un message pour le 18 juin.

Il a pris des hommes qui étaient jusqu’alors à nous dans son gouvernement. Si j’ai indiqué que je ne marchais pas, c’est parce que je le devais, sans ça il se serait créé une espèce de confusion en vertu de laquelle le général de Gaulle avait donné sa bénédiction à une combinaison ministérielle et ça je ne le voulais à aucun prix. Tout avait été agencé pour faire croire qu’il en était ainsi. C’est précisément la raison pour laquelle, assez rudement, j’ai indiqué que ce n’était pas vrai.

C’est pour que vous compreniez bien le fonds des choses qui a une grande importance nationale et même internationale. Et puis d’un jour à l’autre, il peut y avoir des choses plus graves et plus importantes à faire mais qui ne se feront, c’est très possible et même c’est probable, mais qui ne se feront – faites-y bien attention – qui ne peuvent se faire et ne peuvent réussir que si elles sont une espèce d’émanation d’un consentement général.

On a déjà fait en France des révolutions, on a déjà fait des changements de régimes, on n’en a jamais fait aucun qui fût une réussite sinon en vertu d’un consentement presque général. Et ceci est vrai même pour la Résistance, même pour la chute de Vichy. Il fallait – je ne dis pas que tout le monde adhère, c’est pas ça que je veux dire – mais la masse de la nation était d’accord et c’est comme ça seulement, et à ce moment-là seulement, que l’on peut faire quelque chose qui vaille.
Naturellement, on peut faire comme on fait au Guatemala ou dans des endroits pareils, on peut faire de temps en temps des pronunciamientos mais ça ne donne rien, ça n’aboutit à rien, ça remplace un sergent-major par un autre, mais ça ne rend absolument aucun service au pays dont il s’agit et ça ne lui permet pas de jouer son rôle national ni international, à moins qu’il n’y ait à la base, ce qui est tout à fait possible et ce qui arrive quelquefois, un consentement général. Alors là, ça devient tout de suite l’opération nationale par laquelle un pays se débarrasse d’un régime et en met un autre à la place.
Nous avons déjà vu ça dans l’histoire. Je dirais même que nous l’avons fait. Et alors ça va très bien, tout le monde est très content, tout au moins sur le moment et on peut réaliser certaines choses qui, autrement, ne le seraient pas et qui permettent de sauver la baraque.
À certains égards, à certains moments, c’était vrai. Mais étant donné la liquéfaction du régime qui se poursuit, et étant donné ce qu’annonce l’avenir, eh bien, c’est déjà plus vrai aujourd’hui.
Du reste, je suis habitué moi à ces déboires qui sont suivis par la justification apportée par les événements.
Dans ce sens, permettez-moi de le dire, ma vie publique a rencontré bien des échecs.
J’ai essayé naguère de déterminer les pouvoirs et le commandement, à faire le corps cuirassé qui nous aurait évité l’invasion. Mais je n’y ai pas réussi. Quand j’étais membre du gouvernement de Monsieur Paul Reynaud, j’ai tâché de décider ce gouvernement à gagner Alger, de se soustraire à l’ennemi, à continuer la guerre comme ça. Je n’ai pas pu.
Et quelques semaines après, j’ai essayé d’aller à Dakar pour remettre l’Afrique tout entière d’un seul coup dans la guerre. Je n’ai pas pu entrer à Dakar. Sinon trois ans après.
Et après la victoire, j’ai tâché de maintenir l’unité qui s’était formée autour de moi et l’unité s’est brisée et dans une situation grave, j’ai voulu réunir, rassembler les fils et les filles de la France et je n’y ai pas encore réussi.
Si ces échecs n’étaient que les miens, ça n’aurait aucune importance. Malheureusement, ce sont tous des échecs de la France.
Il est vrai que dans les intervalles, il y a eu quelques succès et ce qui me détermine à poursuivre, c’est que ces succès ont été les succès de la France. Tous sans exception.
Pendant les jours les plus sombres de la plus sombre épreuve, pendant la guerre, je vous confesse qu’il m’est arrivé de me dire, qu’il m’est arrivé de penser : ‘‘Peut-être que ma mission consiste à être l’élan ultime vers les sommets. Peut-être qu’elle consiste à écrire dans notre histoire les dernières pages du livre de notre grandeur’’.
Et puis à d’autres moments, sentant renaître en moi la foi avec l’espérance, je me disais au contraire : ‘‘Peut-être que la voie que je montre à la nation, c’est celle par où, à la fin des fins, nous arriverons à l’avenir, à un avenir où l’État sera juste et fort, où l’homme sera libéré, où la France sera la France, c’est-à-dire grande et fraternelle’’.
J’en suis encore là, aujourd’hui. »
Réunion des délégués départementaux du RPF, le 7 novembre 1954
Source : http://www.charles-de-gaulle.org/blog/2020/03/28/lettre-dinformation-n3-enregistrements-exceptionnels-du-general-de-gaulle/
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