Comment et pourquoi l’hôpital public français est-il en train d’être détruit ? Dossier établi par Hippocrate et la commission Santé de l’UPR.

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L’actuelle pandémie de coronavirus (“covid-19”) est l’occasion pour l’UPR de publier un dossier approfondi sur l’état de notre système hospitalier.

La crise que traverse le monde hospitalier, depuis plusieurs années déjà, ne constitue que les prémices d’une mort annoncée. Les manifestations et les grèves régulières qui l’affectent nous le rappellent constamment.

Le fait est que nos hôpitaux et leurs personnels, déjà au bout du bout, ne pourront que très difficilement absorber un afflux supplémentaire de patients contaminés. Comme en Italie, il va falloir faire le tri entre les malades à sauver et ceux que l’on va laisser mourir, faute de moyens matériels et humains.

Pour mieux comprendre cette situation révoltante, nous décrirons dans les deux parties de ce dossier :

1. Les difficultés que rencontre au quotidien un hôpital pour se financer.

2. Les origines profondes de cet effondrement progressif du système, engagé depuis plusieurs années déjà, et menant à terme à la privatisation complète de notre système de santé.

Nous soulignons que les mécanismes qui vous sont présentés dans ce dossier ne sont jamais explicités aux Français par quelque média que ce soit. C’est extrêmement regrettable.

1re PARTIE — Un système hospitalier déjà à bout

Le 28 février dernier, le Dr François Salachas a interpellé le président de la République lors de sa visite à la Pitié-Salpêtrière : « On est au bout et vous n’êtes pas là. »

Il expliquera un peu plus tard sur LCI : « On ne peut passer sous silence le fait que le personnel hospitalier a alerté depuis plusieurs mois sur la situation dramatique des hôpitaux publics, et c’est sur cet hôpital fragilisé que va survenir cette crise sanitaire. » 

Le 6 mars, le président de la République a déclenché le plan blanc dans tous les hôpitaux de France afin de faire face à la crise sanitaire causée par le coronavirus. Déjà sous tension, tant au plan financier qu’au plan des ressources humaines, les établissements hospitaliers donneront comme toujours le meilleur d’eux-mêmes. Mais cela suffira-t-il ?

Actuellement, la France dispose de 5 000 lits de réanimation. Le nombre de personnes détectées porteuses du covid-19 ne cesse d’augmenter, les cas les plus graves également, et certains services de réanimation commencent à saturer.

Ce problème de saturation devait tôt ou tard se poser au regard de la diminution du nombre de lits de réanimation, entamée depuis quelques années déjà, et que le grand public ignore.

(Données non disponibles pour la France avant 1997.)

Le problème de pénurie de masques a quant à lui été nettement plus médiatisé ces derniers temps.

Que voit-on ? Des soignants en première ligne portant un simple masque chirurgical. Or ce type de masque chirurgical est un dispositif médical permettant de réduire la diffusion de microbes par les personnes malades. Ainsi, quand le malade tousse ou éternue, les gouttelettes émises, remplies de virus, se trouvent piégées.

Bien différents sont les masques FFP2 ou FFP3, qui protègent quant à eux des virus qui viennent de l’extérieur. Porteur d’un tel masque, le soignant est ainsi protégé du SARS-CoV-2 (autre nom du covid-19).

Il serait donc non seulement normal et nécessaire, mais il devrait même être obligatoire de par la loi, que tout soignant en contact direct avec un patient, infecté ou non par le covid-19, porte actuellement ce type de masque FFP2 ou FFP3. Agir autrement, c’est envoyer sciemment le personnel soignant vers la maladie et ses complications. On a d’ailleurs appris, le 23 mars au soir, que 5 médecins sont déjà morts du coronavirus.

Cette mise en danger de la vie du personnel soignant est due à l’impréparation, à l’amateurisme et aux perpétuelles économies de bout de chandelle imposées par les injonctions venues de la Commission européenne et de la Banque centrale européenne.

Devant ce scandale, l’ancien Premier ministre Jean-Pierre Raffarin a eu une idée : il propose d’attribuer la Légion d’honneur aux médecins morts du coronavirus !

La vérité est qu’il est actuellement impossible de protéger l’ensemble du personnel soignant en raison du manque de masques.

On apprend ainsi que la France n’a de masques ni pour les soignants, ni pour les citoyens, car l’immense majorité de ceux-ci sont dorénavant fabriqués, même pas en Europe, mais… en Chine ! Le risque est d’autant plus élevé pour les médecins, infirmiers ou kinésithérapeutes libéraux puisque, s’ils sont infectés faute de masques, ils voient des populations particulièrement à risque.

Quant aux réserves stratégiques que l’État détenait, on a appris que celui-ci y a renoncé depuis une dizaine d’années déjà.

Le ministre de la Santé, Olivier Véran, a précisé le 3 mars lors des questions à l’Assemblée que, depuis le virus H1N1 de 2009-2010, il a été décidé en 2011 que « la France n’avait pas à faire de stocks d’État des fameux masques FFP2. Il n’y a donc pas de stocks d’État de masques FFP2 ». 

La mauvaise gestion de ce gouvernement atteint un sommet d’irresponsabilité quand on voit que, le 19 février, la France envoyait 17 tonnes de dispositifs médicaux, dont des masques, à la Chine !

À ce jour, le 23 mars au soir, il y a désormais 860 décès, soit 186 de plus que la veille, avec au total 19 856 cas dépistés.

Qu’en sera-t-il les jours prochains ? Combien y en aura-t-il ? Faut-il trouver cela étonnant avec tous les problèmes que l’on vient de décrire ? Le virus se développe de façon exponentielle, et les jours à venir vont ressembler à un tsunami sanitaire. Voir ici pour un suivi en temps réel de la pandémie.

Le financement des hôpitaux : la tarification à l’activité

L’hôpital, depuis déjà bien longtemps, n’a plus les moyens ni d’embaucher du personnel, ni d’acheter du matériel.

Mais comment a-t-on pu en arriver là, alors que la France avait le meilleur système de santé au monde ? Alors que la France est l’un des pays les plus riches au monde ?

Comment sont financés aujourd’hui les établissements publics de santé, et notamment les hôpitaux ?

Dans le livre Hôpitaux en détresse, patients en danger (2018), les auteurs (qui ne sont rien de moins que chef du service de radiologie à l’hôpital Georges-Pompidou à Paris pour l’un, et neurologue ancien chef de l’unité neurovasculaire de l’hôpital universitaire de Strasbourg pour l’autre) expliquent crûment que « la mission d’un directeur d’hôpital n’est plus de soigner les gens, mais de faire des économies ».

L’hôpital public se doit, comme son nom l’indique, d’accueillir tout le public, tout citoyen dont l’état de santé nécessite une surveillance, des soins, une intervention. La santé est la plus grande des richesses. Comme le dit l’adage, elle n’a pas de prix mais elle a un coût.

Comment est-elle financée ?

Rappel historique

La loi n° 83-25 du 19 janvier 1983 a mis en œuvre la “dotation globale de financement” des hôpitaux. Indépendamment de son activité, l’hôpital perçoit une somme d’argent appelée « dotation globale » (DG) versée par la caisse primaire d’assurance-maladie de sa circonscription afin d’assurer une trésorerie adaptée. Ces sommes proviennent des diverses cotisations des salariés, des employeurs.

Jusqu’en 2003, cette DG était calculée en fonction du nombre de journées d’hospitalisation et était reconduite chaque année sur la base de l’exercice précédent, modulée d’un taux directeur de croissance des dépenses hospitalières. Pour les établissements privés à but lucratif, ces derniers facturaient directement à l’assurance-maladie, sur la base de la « nomenclature des actes ».

Les établissements de santé connaissaient ainsi des modes de financement différents, selon qu’ils étaient publics ou privés (source : ministère des Solidarités et de la Santé, financement des établissements de santé).

En 2002, Jean-François Mattei, alors ministre de la Santé, lance le plan « Hôpital 2007 », plan contraignant, afin de diminuer les dépenses de santé. Dans son discours de novembre 2002, il annonce la mise en place de « la tarification à l’activité incitative ».

L’idée est de passer de la DG à un système de tarification à l’activité (T2A) ou « tarification à la pathologie », système copié sur le mécanisme d’allocation des ressources appliqué aux États-Unis par les health maintenance organizations dans le cadre du programme Medicare. La tarification à l’activité était née, reposant sur l’attribution d’un montant en fonction des pathologies et de la “durée moyenne de séjour” (DMS) du patient.

Concrètement, comment cela se passe-t-il à l’hôpital ? Un peu de technicité

Un patient est hospitalisé dans un service de soins (médecine, chirurgie, obstétrique, car seules ces spécialités sont en T2A — pour les autres spécialités, les financements sont différents). Il est pris en charge par les équipes médicale et paramédicale qui lui prodiguent des soins et consignent le tout dans un dossier sur papier ou informatisé selon l’établissement.

Une fois le patient sorti, l’équipe de l’unité d’information médicale (UIM) [1] prend alors en charge le dossier du patient pour le transformer en code. Le dossier contient les pathologies, mais également les carences, les résultats d’examens, les infections… un vrai travail de fourmi. Il va ainsi livrer une véritable enquête sur ce qui a motivé l’entrée du patient et sa durée de séjour.

Un exemple (simple) de tarification à l’activité.

Le codage s’effectue sur un logiciel spécifique qui, à l’issue de « l’enquête », va, selon un algorithme, donner la valorisation du séjour, c’est-à-dire la somme que « rapporte » l’hospitalisation du patient.

Sont donc prises en compte les pathologies du patient, l’algorithme attribuant une DMS (“durée moyenne de séjour”) propre à chaque pathologie.

Au-delà de cette DMS standard, l’établissement n’engrange plus de recettes. Par exemple, dans le cas d’un patient entrant à l’hôpital pour une prothèse totale de hanche, la durée moyenne de séjour est de neuf à onze jours. Si le patient rencontre des difficultés pour se mouvoir, l’établissement s’arrangera pour ne pas le garder, car il ne gagnerait pas plus d’argent. Mais si une infection ou une complication se manifeste, cela augmentera la valorisation du séjour. Dans ce cas-là, il pourra séjourner un peu plus longtemps à l’hôpital. Cela explique que les sorties après une hospitalisation peuvent parfois sembler très prématurées.

La codification effectuée, cette dernière est envoyée sur une plateforme (ePMSI : programme de médicalisation des systèmes d’information sur Internet) qui enverra ensuite la totalité de la somme à l’établissement quatre mois plus tard.

Avec la T2A, nous sommes donc dans une logique purement comptable, où un algorithme détermine la durée de séjour d’un patient.

Cela relève d’une logique très particulière, d’origine américaine comme dit précédemment, qui donne la primauté absolue au critère de l’argent. Du point de vue médical et humain, c’est évidemment une ineptie, pour ne pas dire un scandale !

Bien entendu, toute règle et toute procédure engendre des effets pervers. Or l’adoption du nouveau système en a entraîné de nombreux.

Ainsi, l’émission Cash investigation a révélé en 2015 que les hôpitaux, contraints du fait de la T2A à maximiser leurs entrées d’argent, en viendraient à adapter leurs stratégies thérapeutiques en fonction de considérations financières.

Ils feraient ainsi appel à des sous-traitants privés pour exécuter le travail de leurs UIM, moyennant rémunération (6 à 18 % du « chiffre d’affaires » récupérés). Non seulement ces sous-traitants violeraient le secret médical en confiant ces tâches administratives à des personnels non médicaux, mais en plus les pratiques de surfacturation ne seraient pas rares.


Ce que le public ignore

Deux problématiques viennent s’ajouter à cette logique comptable, problématiques que seuls connaissent les services d’information médicale. 

  • Tous les ans, au 1er mars, il y a une « baisse des tarifs ». Cela signifie que, pour le code d’une pathologie donnée, la valeur baisse (2) par rapport à l’année précédente, et ce pour beaucoup de codes.

    Ce qui signifie également, pour l’établissement, une manne financière amoindrie par rapport à l’année précédente. Cette baisse des tarifs a été gelée l’année dernière et augmentée d’un insignifiant 0,2 %, et pour les années à venir également. Une goutte d’eau dans l’océan financier des établissements hospitaliers.
  • La visite programmée, en moyenne tous les deux ans, d’inspecteurs de la Sécurité sociale. Ceux-ci viennent vérifier la codification effectuée. Bien évidemment, ils visent à la contredire car c’est leur métier. Ils recalculent la valorisation de nombreux séjours inspectés et y ajoutent des pénalités.

    Le nombre de dossiers revus dépend de l’importance de l’établissement. Par exemple, pour un établissement moyen de 3 600 agents, il y a en moyenne entre 800 et 1 400 dossiers contrôlés. Les sanctions infligées à l’encontre de l’établissement n’ont ni minimum ni maximum. Il arrive parfois que des établissements importants (d’environ 5 000 personnes) se voient infliger une sanction de plus d’un demi-million d’euros !

Ainsi, pour que l’établissement engrange la même somme que l’année précédente, il devra travailler plus. Mais, comme les finances sont dépendantes de l’activité, l’établissement débute chaque année dans un flou financier, et cela alors même qu’il doit produire son “état prévisionnel des recettes et des dépenses” (EPRD) pour l’année.

Les établissements doivent également faire face au glissement vieillissement technicité (GVT), notion de variation de la masse salariale à effectif constant, aux carrières du personnel, aux dépenses imprévues (octroi d’une prime par le gouvernement aux soignants).

Pour chaque établissement hospitalier, il est donc impossible de connaître par avance quelles seront ses recettes.

Les charges de personnel d’un hôpital représentent en moyenne 70 % de son fonctionnement et sont peu compressibles. Les autres dépenses quant à elles augmentent sans cesse, obligeant l’établissement à travailler toujours plus pour se maintenir à l’équilibre (source : Fédération hospitalière de France) et mettant sous pression constante ses personnels soignants, administratifs et techniques.

Coincés entre des recettes structurellement et délibérément orientées à la baisse et des dépenses structurellement orientées à la hausse, les établissements hospitaliers n’arrivent plus à être à l’équilibre, et n’arrivent plus à investir.

En décembre 2015, le professeur de cardiologie Jean-Louis Mégnien se suicide sur le lieu de son travail. Comment est-ce concevable ? Quatorze mois plus tard, dans le même établissement, c’est au tour d’un infirmier de faire de même. Il s’agit pourtant du très prestigieux hôpital Georges-Pompidou.

Dans la seconde partie de ce dossier, nous exposons les origines profondes de cette situation catastrophique.

2e PARTIE — L’Union européenne est à l’origine profonde du manque de moyens des hôpitaux français

Nous avons décrit l’effondrement de notre système de santé publique et illustré la façon dont cela est géré politiquement, c’est-à-dire un peu comme si l’on voulait éteindre progressivement une grosse machinerie complexe.

Nous allons maintenant étudier les origines profondes de ces choix politiques, puisqu’il s’agit bien de choix politiques délibérés, et à quoi ils vont nous conduire.

Il faut savoir que, chaque année, le gouvernement français publie, en annexe du projet de loi de Finances (PLF), et du projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS), un document méconnu, le Rapport économique, social et financier (RESF). Méconnu au point qu’il ne dispose même pas de page Wikipedia.

Pourtant, ce RESF a le mérite d’être bien plus digeste que ces deux gros pavés que sont le PLF et le PLFSS, qui comptent des milliers de pages et dont certaines annexes font plusieurs centaines de pages.

Impôts, TVA, taxes, prélèvements à la source, RSA, prime d’activité, SMIC, CICE, TICPE, fiscalité écologique, CSG, minimum vieillesse, retraites, ISF, IFI, Sécurité sociale, AAH, APL, CAF, financement des services publics, des écoles, des hôpitaux, de la justice, des pompiers, de la dépendance, chômage, etc., c’est dans l’élaboration de ces deux lois (LF et LFSS) qu’est scellé le sort de tous ces sujets, et pas ailleurs.

Il faut savoir que, du fait de son appartenance à l’Union européenne, le gouvernement français est tenu chaque année de présenter à la Commission européenne, par le biais du RESF, la politique budgétaire qu’il compte mettre en œuvre pour appliquer les « recommandations » dictées par la Commission.

En voici un exemple, tiré d’une annexe du RESF 2018 pour le suivi des recommandations en 2017 : comme on le voit, il n’y est question que d’injonctions de réduire encore et toujours les dépenses publiques pour la santé.

Et bien entendu rebelote l’année suivante, pour l’annexe du RESF 2019 portant sur le suivi des recommandations de 2018 : il faut réduire encore et toujours les dépenses publiques pour la santé, en 2019 comme en 2018, de même que c’était demandé en 2017, 2016, etc., et que cela devait être demandé en 2021.

On voit ainsi qu’à plusieurs reprises dans cette annexe du RESF [3], le PLFSS est régulièrement et explicitement présenté comme une « mesure » pour répondre à la recommandation de la Commission de réduire les dépenses publiques.

Dans ces conditions, il n’y a pas à s’étonner d’un effondrement de la qualité des soins que les centres hospitaliers sont en capacité de prodiguer.

Et seuls les aveugles ou les politicards menteurs professionnels refuseront de reconnaître que la destruction progressive de l’hôpital public résulte directement de notre soumission aux injonctions constantes – année après année – de la Commission européenne.

Et voici maintenant les grandes orientations des politiques économiques (GOPÉ), ou « recommandations », auxquelles répondent ces mesures évoquées dans les RESF. 

Ainsi, de façon à peine voilée, la Commission européenne recommande à la France, dans ce rapport des GOPÉ 2019, de faire progressivement basculer son système de santé du secteur public vers le secteur privé.

Autre exemple tiré, lui, des GOPÉ 2018.

Il faut lire très attentivement ce paragraphe pour se rendre compte que, pour la Commission européenne, la santé est considérée comme un « service marchand » au même titre que tout autre, et sa mise en concurrence devrait lui permettre de se « développer ».

Parler de développement et de valeur ajoutée n’a évidemment pas de sens lorsqu’il est question d’un service public. Sauf si on considère que l’on va tout faire passer sous un régime privé.

D’ailleurs, dans un rapport officiel daté de 2009 (il ne semble pas en exister de plus récent), la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES) évoque, sans complexe, le « taux de rentabilité » des hôpitaux publics. C’est très révélateur de l’imprégnation libérale qui règne dans notre haute administration publique.

La divergence public-privé est ici flagrante, et tout le monde est implicitement sommé d’admettre qu’à terme, une structure « non rentable » est vouée à disparaître.

Poursuivons notre analyse des GOPÉ (rapport de 2016).

Tel que c’est ici rédigé, on pourrait penser que ces objectifs « que la France s’est fixés » sont à l’initiative propre du gouvernement français. Sauf qu’en réalité ces « objectifs » ne sont que la conséquence des GOPÉ de l’année précédente…

La preuve avec les GOPÉ 2015.

Il est quand même assez humiliant pour le peuple français de découvrir qu’un document comme le PLFSS, clé de voûte de notre système de santé égalitaire et solidaire, est relégué au statut de simple « mesure » qui répond aux instructions d’une entité étrangère qu’il n’a même pas élue !

Rappelons au passage que ces GOPÉ ne passent même pas par les mains du Parlement européen ni par celles du Parlement français.

Par quelle folie a-t-on pu en arriver là ?

Après la ratification du traité de Maastricht et la mise en place de l’Union européenne en 1992, puis la mise en place effective de l’euro à partir de 1999, Bruxelles a imposé aux États membres, et donc à la France, un changement de politique, et le respect d’un certain nombre de critères dits “de convergence” économique, inscrits dans ledit traité de Maastricht.

La politique budgétaire restrictive, clé de voûte des GOPÉ, impose continuellement à la France de privatiser son système de santé et de diminuer ses dépenses publiques en matière de santé (en application des articles 106 et 121 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne).

Et cela, bien entendu, quels que soient les choix électoraux des Français : droite ou gauche sont sommées d’obéir aux engagements internationaux qui découlent de notre appartenance à l’UE, sous peine de voir la France déférée devant la Cour de justice de l’Union européenne (sise à Luxembourg) et d’y être à coup sûr condamnée pour violation des traités.

C’est pour cette raison que, lors du second mandat de Jacques Chirac (2002-2007), la “droite” a amorcé une série de « réformes » de l’hôpital par ordonnances, afin d’aller plus vite (loi d’habilitation n° 2003-591 du 2 juillet 2003, ordonnance n° 850 du 4 septembre de la même année). Et, comme nous l’avons montré dans la partie précédente de ce dossier, c’est durant cette période qu’est lancé le plan « Hôpital 2007 » instaurant la mise en place de la T2A.

Le graphique dramatique ci-dessous retrace la dégringolade de l’investissement dans les hôpitaux publics, qui a commencé à partir de 2009, sous la présidence dite “de droite” de Nicolas Sarkozy.
Mais la courbe a poursuivi exactement la même descente aux enfers à partir de 2012, sous la présidence “de gauche” de François Hollande.

Graphique extrait du rapport 2016 sur « L’évolution des modes de financement des établissements de santé » (p. 85), rapport signé par le docteur… Olivier Véran, actuel ministre de la Santé et des Solidarités !

Comme l’UPR ne cesse de le dire depuis sa création il y a 13 ans, ce système imposé par les traités européens et par les autorités bruxelloises vide donc complètement de sens nos élections nationales et le clivage droite-gauche.

Cette stratégie politique a volé son consentement au peuple français sous couvert du “monde de bisounours” de la prétendue “construction européenne”. Avec cynisme et fourberie, elle vise de facto à la disparition du service public et, par voie de conséquence, à l’effondrement des hôpitaux publics.

Si les Français ne le comprennent pas, et ne se ressaisissent pas en urgence en entendant l’impératif absolu de se libérer de la nasse de l’Union européenne et de l’euro, ils constateront à terme qu’ils ne disposeront plus que d’un système de santé à deux vitesses :
– le système de santé public, en plein naufrage, transformé peu à peu en mouroir destiné aux classes moyennes et populaires
– le système de santé privé, dispensant une médecine et des soins de qualité, auquel seuls les plus fortunés pourront avoir accès.

Bien évidemment, le gouvernement français – qu’il soit “de droite” ou “de gauche”, peu importe – ne prendra jamais le risque d’expliquer ouvertement ces objectifs, préférant opérer subrepticement, d’année en année, un glissement progressif d’un système de santé public vers un système privé.

Le 3 avril 2018, interviewé sur Europe 1, le professeur Philippe Halimi déclarait : « Il y a une tutelle administrative extrêmement lourde dans ce ministère [de la Santé] […] peut-être que certains n’ont pas forcément intérêt à développer une autre politique de santé pour l’hôpital public […] et la ministre doit composer avec… »

Ce qu’ignore très probablement ce professeur (et comment le saurait-il ?), c’est que cette « tutelle administrative extrêmement lourde » passe notamment par un service tel que le Secrétariat général aux affaires européennes (SGAE), à l’origine de chaque édition du programme national de réforme (PNR) et vraisemblablement du RESF [4]…

Conclusion

À la lumière de ce dossier qui décrit les origines profondes de l’effondrement de notre système de santé public, les Français devraient pouvoir regarder avec un œil assez différent ce qu’ils subissent depuis tant d’années :

  • assurances santé complémentaires privées devenues obligatoires (en 2009 sous la présidence Sarkozy), et très trompeusement appelées « mutuelles » ;
  • baisse continuelle des remboursements de médicaments, quand ce ne sont pas des déremboursements complets ;
  • dégradation constante de la qualité des services publics de santé, amenant nombre d’usagers à considérer, en toute bonne foi et très naïvement, que « c’est mal géré et qu’il n’y a qu’à tout passer au privé chez qui on est mieux ou plus vite reçu et soigné » ;
  • alors que la qualité des services publics se dégrade, que le recours aux services privés exige toujours plus de paiements supplémentaires pour les usagers (surcomplémentaires, tarifs secteur libre, etc.), leurs impôts, taxes et « charges » ne diminuent pas;
  • des allégements et exonérations de cotisations sociales consentis aux entreprises par le gouvernement qui ne sont pas compensés par l’État, alors que la loi Veil le lui imposait, creusant ainsi de 4,2 milliards le déficit de la Sécurité sociale, selon le Sénat [5].

Dans le tableau ci-dessous, tiré d’un document de l’Union nationale interfédérale des œuvres et organismes privés non lucratifs sanitaires et sociaux (UNIOPSS) relatif au PLFSS 2020, on peut voir précisément où la France compte, encore cette année, réaliser les économies exigées par Bruxelles. Toujours plus d’économies qui appauvrissent inéluctablement les établissements hospitaliers.

Analyse et propositions 2019 de l’UNIOPSS relatives au PLFSS 2020, p. 6.

Rappelons à cette occasion que la contribution nette annuelle actuelle de la France au budget de l’UE (qui est amenée à augmenter dans le nouveau budget post-Brexit) correspond à la construction de 250 hôpitaux par an, ou à l’embauche de 350 000 infirmières !

Avec un tel système, les hôpitaux ne seront plus jamais à l’équilibre, c’est une évidence.

La T2A est une ineptie en soi : comme nous venons de le voir, son objectif de fond est de progressivement supprimer le service public en l’étranglant financièrement et en le faisant entrer dans une course impossible à la rentabilité. Un point c’est tout.

Il est utile également de confronter ces réalités avec le premier discours hallucinant du président Macron sur le covid-19, le 12 mars 2020 :

« Il nous faudra demain tirer les leçons du moment que nous traversons, interroger le modèle de développement dans lequel s’est engagé notre monde depuis des décennies et qui dévoile ses failles au grand jour, interroger les faiblesses de nos démocraties.
Ce que révèle d’ores et déjà cette pandémie, c’est que la santé gratuite sans conditions de revenu, de parcours ou de profession, notre État providence ne sont pas des coûts ou des charges mais des biens précieux, des atouts indispensables quand le destin frappe.
Ce que révèle cette pandémie, c’est qu’il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché. Déléguer notre alimentation, notre protection, notre capacité à soigner, notre cadre de vie au fond à d’autres est une folie.
Nous devons en reprendre le contrôle, construire plus encore que nous ne le faisons déjà une France, une Europe souveraine, une France et une Europe qui tiennent fermement leur destin en main. Les prochaines semaines et les prochains mois nécessiteront des décisions de rupture en ce sens. Je les assumerai… » 

Comment Macron peut-il oser tenir un tel discours quand, « en même temps », il se pose comme le chantre du mondialisme et de la privatisation de tout ?
Comment peut-il dire cela aux Français alors qu’il est le produit et l’exécutant mis en place par une oligarchie pour mener à bien ces idéologies ayant conduit à ce que nos hôpitaux ne soient plus en capacité, que nos médicaments et des dispositifs aussi banals que de simples masques ne soient plus fabriqués qu’à l’autre bout du monde, plaçant ainsi notre nation en situation de totale dépendance vis-à-vis de l’étranger ? [6]

Comment peut-il lui-même qualifier de « folie » l’idéologie dont il est pétri et le serviteur zélé ?

HIPPOCRATE avec le concours de la Commission Santé de l’UPR
24 mars 2020

NOTA :
– HIPPOCRATE est le pseudonyme d’un adhérent fidèle de l’UPR, qui travaille depuis de nombreuses années dans le domaine de la santé et qui souhaite conserver l’anonymat pour des raisons professionnelles ;
– la Commission Santé de l’UPR regroupe des adhérents et sympathisants de notre mouvement qui travaillent dans différentes structures du monde de la santé.

Sources et références

[1] Ou département d’information médicale (DIM), ou encore service d’information médicale (SIM).

[2] Ce principe rappelle étrangement celui du point de retraite dans la dernière réforme des retraites, ordonnée elle aussi par les GOPÉ…

[3] Nous parlons bien d’une annexe d’un document qui est lui-même annexé à d’autres documents (PLF et PLFSS) ! Comme quoi, il faut vraiment creuser… Les lecteurs assidus du site www.upr.fr reconnaîtront que ce tableau est structuré de façon similaire aux tableaux de l’annexe 1 des programmes nationaux de réforme

[4] Même si nous n’avons pas identifié la preuve formelle que le SGAE serait le rédacteur en premier chef du RESF, alors que c’est une certitude concernant le PNR, cet exemple de document démontre qu’il est à tout le moins la source des données utilisées pour sa rédaction. Et dans la mesure où le tableau annexe du RESF que nous présentons dans ce dossier s’intitule « Suivi des recommandations : liste des mesures depuis le PNR », le SGAE ne doit vraiment pas être très loin… 

[5] « La loi Veil du 25 juillet 1994 avait prévu une compensation intégrale de l’État des allègements et exonérations de cotisations sociales aux caisses de la Sécurité sociale. L’an dernier le gouvernement est revenu sur cette loi Veil en choisissant délibérément de ponctionner dans les recettes de la Sécurité sociale. Cette absence de compensation pèse très lourd sur le budget de la Sécurité sociale, puisque cela fait passer le déficit du régime général et du fonds de solidarité vieillesse de 1,2 à 5,4 milliards d’euros. » (source : Assemblée nationale)

[6] Dans le genre, M. Macron n’est pas à son coup d’essai. Par exemple, en février dernier, il tenait devant notre armée un discours tout aussi contradictoire.

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