Emmanuel Macron, sauveur de l’Amazonie ? En France et en Europe aussi, la forêt brûle et subit la marchandisation du monde imposée par l’UE — un dossier de Jérôme Yanez.

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Jeudi dernier, Emmanuel Macron a publié sur les réseaux sociaux un court message entaché d’erreurs. Reprenant le mot-clé anglo-américain #ActForTheAmazon, ce qui signifie « Agir pour l’Amazonie », le texte était illustré par une photo vieille de seize ans et comportait une affirmation scientifiquement fausse.

Le texte demandait que le G7, un « sommet » de grands dirigeants internationaux sans légitimité internationale reconnue, dans lequel le Brésil n’est pas représenté, se saisisse « en urgence » de cette affaire de feux de forêt extrêmement nombreux qui font des dégâts considérables dans la forêt amazonienne. Autrement dit, Macron appelait à l’ingérence dans les affaires brésiliennes, ce qui est d’ailleurs contraire au droit international.

Ainsi, dimanche et lundi, dans une ville de Biarritz vidée de son âme et entourée d’une muraille policière, la question de la « gestion responsable » de l’Amazonie a été abordée en l’absence du principal intéressé, le président brésilien – quoi que l’on pense de lui –, et au mépris du peuple brésilien.

Ce « nous sommes Amazoniens » s’inscrit dans l’actuelle tentative de Macron de « verdir » son image auprès de l’électorat. Le président Macron a récemment déclaré qu’il avait « changé profondément » sur l’écologie. L’homme qui a fait pousser Nicolas Hulot à la démission a profité des feux de forêt amazoniens pour retourner temporairement sa veste sur le traité UE-Mercosur. Désormais, juré craché, il veut « répondre à l’appel de l’océan et de la forêt qui brûle ».

Puisque Macron a ainsi l’inconscience de se rendre odieux aux dirigeants et au peuple brésiliens, voulant gérer pour eux et sans eux cette « crise internationale », puisqu’il se drape dans la panoplie de « chevalier blanc » de l’écologie, on suppose naïvement que jamais le président français ne laisserait les forêts françaises brûler ainsi.

Mais la France sous tutelle de l’Union européenne est-elle à ce point exemplaire en matière de gestion de ses forêts, au point que le chef de l’État français puisse se permettre de s’ériger en donneur de leçons ?

La forêt industrialisée

Les forêts européennes ont souvent été remplacées par des plantations d’arbres, ce qui est tout à fait différent.

Peut-on encore appeler « forêt » un assemblage géométrique d’arbres composé seulement d’une, de deux ou trois essences de bois plantées ?

En France, quelques espèces de résineux à pousse rapide et droite (comme le Douglas, le sapin, l’épicéa ou le mélèze), ont évincé près de 30 % de la diversité de feuillus qui caractérise nos forêts métropolitaines. Cela a sensiblement affaibli la biodiversité.

Pour gagner en rentabilité, les arbres sont abattus de plus en plus jeunes, parfois dès 35 ans, à « leur adolescence », alors qu’ils pourraient sans difficulté vivre un siècle ou deux. Les arbres, abattus trop jeunes, prennent donc à la terre sans avoir le temps de lui rendre, et l’équilibre des sols est perturbé.

Dans ces conditions, les forêts émettent du carbone plutôt que de le stocker. Les forêts sont parfois dopées aux engrais phosphatés, et l’acide phosphorique ruisselle dans les cours d’eau. Les coupes sont rases, parfois même on ôte jusqu’aux souches, et, en plus d’être mis à nu, les sols sont écrasés par les machines d’abattage, ce qui provoque l’érosion et la disparition de l’humus. Trop souvent, les forêts sont traitées au glyphosate ou avec d’autres herbicides (des associations en ont dénombré des dizaines) afin d’éradiquer les ronces ou la basse végétation, joncs, fougères ou autres, qui jouent pourtant un important rôle écologique.

Bien des investisseurs ont acté que les hectares de forêts sont un placement financier comme un autre. Les autorités françaises et européennes ont été contaminées par ce discours. Il est désormais considéré comme normal que la forêt soit soumise à des impératifs de productivité stricts.

La novlangue managériale s’est emparée de la filière bois : les gardes forestiers deviennent des « agents patrimoniaux » ou commerciaux, et on compte sur tableur les mètres cubes, sans voir si la forêt est encore habitée d’une âme. Pour des raisons économiques, on détruit la nature.

En bref, dans les Cévennes, le Morvan, l’Auvergne, le Limousin, les Vosges, le Jura… les forêts sont peu à peu remplacées par des champs d’arbres, victimes des mêmes dérives que l’agriculture productiviste. Les 28 % de résineux que contiennent désormais les forêts françaises fournissent 74 % de l’exploitation du bois en France.

Disparition de la civilisation bûcheronne

Pour obtenir des prix du bois toujours plus bas, le métier de bûcheron disparaît silencieusement.

Premièrement, de grosses machines les remplacent. Ce sont des engins qui coûtent un demi-million d’euros pièce, qui sont arrivés en France après la grande tempête de 1999, et il y en aurait désormais des centaines sur le territoire français. Montées sur roues ou sur chenilles, ces machines abatteuses disposent d’un puissant bras articulé capable de saisir le tronc d’un arbre de 40 cm de diamètre, de le couper à sa base, de lui retirer ses branches et de le couper à longueur, le tout en quelques secondes. L’ouvrage des bûcherons humains est alors réduit à la portion congrue : couper les arbres trop irréguliers et couper là où les machines ne peuvent aller.

Deuxièmement, les bûcherons français subissent la concurrence déloyale de travailleurs détachés bulgares, polonais ou roumains. Comme dans de nombreux autres secteurs, la politique de libre circulation des travailleurs verrouillée par l’Union européenne fait des ravages.

Dans ces conditions, comment s’étonner que, chaque année en France, 100 entrepreneurs de travaux forestiers disparaissent ? Qu’une scierie ferme tous les trois jours ? Ainsi, on achève en silence la civilisation bûcheronne.

L’ONF

L’Office national des forêts (ONF), soumis à l’article 106 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE), est démantelé et subit un processus de privatisation rampante. Sa suppression est envisagée.

L’ONF a déjà perdu près de la moitié de ses effectifs en trente ans. Les fonctionnaires sont remplacés par des contractuels, plus dociles. Eux-mêmes sous pression, ou incités par des primes, les cadres dirigeants et les cadres intermédiaires impriment un rythme intenable : stress, isolement, objectifs inaccessibles, mise au placard, management brutal… Il y a eu des dizaines de suicides au cours des quinze dernières années.

Biomascarade

La France, comme nos voisins de l’Union européenne, est soumise à l’objectif de porter la part des énergies renouvelables à au moins 27 % de la consommation d’énergie en 2030. Cet objectif est très souvent mis en avant pour illustrer les ambitions prétendument audacieuses de l’Union. Fixer un objectif, voilà qui n’est pas un effort démesuré de la part de l’institution européenne. Mais, surtout, les politiques énergétiques qui découlent de cet objectif détruisent les forêts européennes.

On savait déjà que cet objectif d’accroître la part des énergies renouvelables se traduisait par la multiplication des éoliennes industrielles géantes, qui rincent le contribuable et encombrent les paysages pour produire une énergie non stockable et intermittente. De même, plusieurs pays de l’Union ont massivement acheté des panneaux solaires photovoltaïques fabriqués en Chine, dans des usines qui fonctionnent à l’électricité tirée du charbon.

Mais ce qui nous intéresse ici, c’est qu’une part importante de l’effort fourni pour atteindre cet objectif de 27 % est dévolue à ce que l’on appelle couramment la « biomasse ». Concrètement, il s’agit de brûler du bois issu des forêts pour produire de l’électricité. Puisque le bois brûlé repousse dans la forêt, le bilan carbone est neutre et nous sommes sur le chemin d’une société écologique : l’idée est séduisante, mais fausse. Il n’y a aucune neutralité carbone ici.

De grands intérêts capitalistiques européens se sont emparés de niches fiscales autour de la production d’énergies renouvelables pour développer de grandes usines de « bois-énergie », des mégacentrales qui brûlent du bois standardisé. 

Il est utile de rappeler ici que les traités européens fixent l’objectif d’une expansion perpétuelle de la consommation (1). Il est donc particulièrement illusoire de parier sur une politique volontariste de sobriété énergétique à l’échelle européenne.

En l’absence de plan de modération énergétique, des surfaces de forêt toujours plus importantes sont accaparées afin de satisfaire les immenses besoins de ces centrales électriques. Surtout que plusieurs pays européens comptent sur la biomasse pour remplacer de puissantes centrales à charbon. Ainsi, pour des centrales telles que Gardanne, Pierrelatte, Brignoles (pour ne citer que des exemples français), des dizaines de camions effectuent chaque jour des rotations pour aller chercher du bois dans des rayons de plusieurs centaines de kilomètres.

Le bilan écologique du bois-énergie est mauvais. Biodiversité abîmée, forêt industrialisée, arbres abattus trop jeunes, circulation continue de camions, pollution de l’air, mauvais rendement énergétique… Ces centrales sont présentées de façon trompeuse comme des réponses au réchauffement climatique. Pour plaire à l’Union européenne et assurer la rentabilité des capitaux investis, les États se livrent néanmoins à cette « biomascarade ». Y compris la France, dont le plan de programmation pluriannuel de l’énergie prévoit de doubler encore l’usage de la biomasse forestière d’ici à 2030.

Nous importons des quantités de bois de l’autre bout du monde

Pour alimenter ces mégacentrales à biomasse, du bois est importé du Venezuela, du Brésil, des États-Unis, du Canada ou d’Ukraine. Des cargos, avec leurs nuisances et leur pollution, sillonnent l’Atlantique pour transporter ce qui pousserait fort bien en France : du bois.

Dans le même temps, nous multiplions les exportations vers la Chine : nous y envoyons un tiers de nos troncs de chêne et un cinquième de nos hêtres, et la Chine nous vend en échange (avec plus-value) des parquets et des meubles.

Où est la logique économique lorsque l’artisanat français du bois disparaît ? Où est la logique écologique quand le meuble en bois français ou le parquet en chêne français que vous achetez a été fabriqué en Chine, à 10 000 km de là ?

L’Union européenne, qui dispose de la compétence exclusive en matière de négociation d’accords commerciaux pour les États membres depuis 2009 (2), multiplie les accords de libre-échange. Faut-il encore accroître les échanges de troncs d’arbre ?

Nous contribuons à la déforestation ailleurs

Non seulement nous industrialisons nos forêts, ce qui revient à les détruire, non seulement nous faisons voyager inutilement du bois sur des dizaines de milliers de kilomètres aller-retour, ce qui n’a aucun sens, mais, en plus, les pays de l’Union européenne contribuent à la déforestation sur les autres continents.

Nous importons de grandes quantités de soja d’Amérique du Sud, utilisées pour nourrir des animaux d’élevage. La production de soja menace l’Amazonie.

Nous importons également de grandes quantités d’huile de palme, utilisées comme agrocarburant dans un « biodiesel » qui n’a rien de bio. L’huile de palme menace les forêts de Malaisie et d’Indonésie et détruit l’habitat d’un animal emblématique, l’orang-outan. Là encore, afin d’atteindre les objectifs d’énergies renouvelables fixés par l’Union.

Le cacao et le café sont également concernés. Par ces importations, l’Europe exerce une forte pression sur les forêts d’Amérique du Sud et d’Asie du Sud-Est.

Quant aux accords commerciaux de l’Union européenne avec certains pays comme le Vietnam, ils font craindre des importations illégales de bois, nourries du pillage des forêts locales.

Au bout du compte, Inès Trépant, spécialiste des effets du commerce international sur la démocratie et l’écologie, fait remarquer que l’Union européenne porte une lourde responsabilité dans la déforestation dans le monde (3).

C’est une vérité que vous n’entendrez pas dans les grands médias, ni évidemment de la bouche de Macron et des européistes : l’Union européenne est un obstacle majeur à une bonne gestion des forêts du monde.

Conclusion

Ce à quoi nous assistons, en France et en Europe, est d’une grande gravité, comparable aux incendies amazoniens.

L’ultra-libéralisme, avec l’aide complice et active des institutions européennes, industrialise les forêts et les sacrifie discrètement sur l’autel de la rentabilité et du productivisme.

Macron ferait donc mieux de balayer devant sa porte. Pour des raisons liées à l’Union européenne et pour des raisons liées à un capitalisme financier sans frontières que l’Union européenne sert, les forêts européennes, et en particulier les forêts françaises, sont détruites et remplacées par des plantations industrielles d’arbres. Les troncs voyagent en porte-conteneurs ou brûlent pour faire de l’électricité. La prédation européenne à distance sur les forêts des autres continents augmente aussi.

Au Brésil, l’incendie est spectaculaire, les corps d’animaux calcinés gisant au sol montrent avec cruauté des dégâts visibles et l’émotion est immédiate. En France et en Europe, la destruction est insidieuse. La disparition de la richesse et de la diversité de nos forêts se fait discrètement dans des campagnes désertifiées, réduites à un rôle de fournisseur de matière végétale pour de grandes unités industrielles, au mépris des populations locales et de la nature.

Si l’Amazonie est un bien commun de l’humanité, alors c’est avec le président brésilien et le peuple brésilien que nous devons dialoguer, et cela soit à l’ONU, soit ailleurs. Mais certainement pas dans le cadre non démocratique du G7.

Et si la politique du président Bolsonaro quant à la gestion de l’Amazonie est nocive, peut-être faudrait-il d’abord vérifier si elle est fondamentalement différente de celle de ses prédécesseurs, ce qui ne semble pas forcément le cas puisque les incendies au Brésil ont plutôt régressé en nombre au cours des dernières années.

Il faudrait ensuite s’interroger sur l’influence que de grandes multinationales nord-américaines et européennes exercent sur lui. Serait-il possible que de grands groupes français et européens poussent Jair Bolsonaro à accroître la prédation sur la forêt amazonienne ?

Avec l’Union européenne, aucune politique de modération énergétique n’est vraisemblable. L’Union européenne, conçue pour le commerce et l’expansion de la consommation, est anti-écologique par nature. Rien ne peut entraver l’appétit des grands acteurs économiques pour la ressource forestière internationale, à moins de se libérer de l’Union européenne par le Frexit et d’entamer une démondialisation marchande. Cette démondialisation permettra de diminuer grandement l’import-export de bois et d’agrocarburants : ces flux de matières doivent réduire voire disparaître.

À l’UPR, nous voulons lutter contre l’industrialisation des forêts. Les forêts sont un bien commun à protéger. Nous souhaitons renforcer l’ONF en la sortant de sa logique de rentabilité et en la libérant de l’article 106 du TFUE. Nous voulons une sylviculture plus extensive, plus variée et plus résiliente.

Ce n’est pas à la forêt de s’adapter à l’industrie, c’est à l’industrie de s’adapter à la forêt. La filière bois française doit s’adapter à la diversité des feuillus de la forêt française, plutôt que de planter tant de résineux. La futaie irrégulière doit être préférée à la futaie régulière. Nous devons accepter la présence de végétations basses, d’arbres morts, d’arbres tordus, d’arbres vieux : c’est souvent là que niche la biodiversité.

En France, 3 % des propriétaires forestiers possèdent 50 % des forêts privées. Nous pouvons forcer ces grands propriétaires forestiers (banques, assureurs, caisses d’épargne…) à adopter des pratiques respectueuses de la nature et des 130 espèces d’arbres en France.

Nous voulons un réseau de petites scieries maillant finement le territoire, alimentées localement par des forêts gérées artisanalement, dans le respect des terroirs forestiers. Au contraire de l’Allemagne, qui privilégie les grandes scieries ultra-productives, nous privilégierons l’artisanat, les PME et les filières courtes. Et pourquoi pas avec des appellations de bois d’origine contrôlée ?

Nous ne voulons pas des mégacentrales électriques voraces en bois. Une politique concertée de modération énergétique est infiniment préférable au remplacement des centrales électriques au charbon par des centrales au bois de même puissance. L’usage du bois en bois d’œuvre est plus pertinent qu’en bois-énergie.

Si le principe des énergies renouvelables est évidemment intéressant, nous souhaitons éviter ces dérives dues à l’aveuglement et à la précipitation des élites françaises et européennes. Ce qui est renouvelable n’est pas nécessairement écologique, c’est ce que les folles politiques énergétiques et commerciales de l’Union européenne démontrent jour après jour, mettant en danger la biodiversité française, européenne et mondiale.

Plus que jamais, pour sauver les forêts, le Frexit est nécessaire.

Jérôme YANEZ,
Responsable de l’UPR pour les questions écologiques


Notes

(1) Article 32 du TFUE

(2) Article 218 du TFUE

(3) L’Écologiste, édition française de The Ecologist, N°54, avril-juin 2019, page 45.


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